Textes

Janine Altounian (2010, congrès)
Traumatisme : écriture et transmission

Marie Dominique Amy (2012, congrès)
La sécurité affective ses enjeux et ses aléas en famille  en institution

Marie Dominique Amy (2010, congrès)
Le traumatisme dans l’institution et en famille

Jean-Pierre Caillot (2015)
Une nouvelle séméiologie du fantasme, extrait du livre Le meurtriel, l'incestuel et le traumatique

Jean-Pierre Caillot
Les thérapies psychanalytiques de couple

André Carel (2014)
La causalité subjective dans la clinique

André Carel (2014, congrès)
Séduction et perversion. Leurs métamorphoses

André Carel (2013, congrès)
De l’agonie psychique à l‘admiration pour la croissance

André Carel (2012)
Co-dépressions mère-bébé, au regard de l’approche psychanalytique du familial

André Carel (2012)
Réminiscences de la catastrophe familiale et trilogie défensive. Paradoxalité, perversion narcissique et incestualité

André Carel (2011, congrès)
Traiter la crise institutionnelle : du dedans et du dehors

André Carel (2011)
Apprendre à jouer en consultation thérapeutique familiale

André Carel (2008, congrès)
Les formes de l’amour : différenciations méconnues

Gilles Catoire (2016, congrès)
Le psychothérapeute, la famille et l'autorité, de la rencontre à la séance

Gilles Catoire (2012, congrès)
L’institution au risque du conflit d’assignation

Albert Ciccone (2015, congrès)
Analyse des pratiques : figures, enjeux, limites

Albert Ciccone (2014, congrès)
Peut-on penser une incestualité « ordinaire » au service du développement

Jeanne Defontaine (2016, congrès)
Le bien-être et le processus d’autorité

Jeanne Defontaine (2013, congrès)
Incestualité et Antœdipe

Jeanne Defontaine
Pourquoi la psychanalyse familiale ?

Pierre Delion (2015, congrès)
Analyse de la pratique et « fonction Balint »

Pierre Delion (2012, congrès)
Construire ensemble. Liens premiers, familles, institutions

Paméla Frask (2015, congrès)
Les processus de transmission et de filiation au cœur de l’analyse de la pratique

Maurice Hurni et Giovanna Stoll  (2013, congrès)
Le délire dans le réel

Maryse Lebreton
Le narcissisme et ses dérives

Véronique Lemaitre (2012, congrès)
Le plaisir d’apprendre ensemble : un ciment face aux angoisses archaïques de la période périnatale

Véronique Lemaitre (2010, congrès)
Transmission des traumatismes vécus

C. Pigott
Historique, cadres et théorie de psychanalyse groupale et familiale

P.-C. Racamier
Décervelage et perversion dans les institutions

François Richard (2016, congrès)
Nouvelles considérations sur l’actuel malaise dans la culture

Simona Taccani (2013, congrès)
Le délire dans le réel

Bernard Voizot (2015, congrès)
Les processus de transmission et de filiation au cœur de l’analyse de la pratique

Steven Wainrib (2009, congrès)
Le voyage sur Mars. La paradoxalité serait-elle soluble dans le jeu analytique ?

André Carel
Co-dépressions mère-bébé, au regard de l’approche psychanalytique du familial

Co-dépressions mère-bébé, au regard de l’approche psychanalytique du familial (document PDF)

Dans le vaste ensemble des dépressions maternelles, je choisis de focaliser ma réflexion sur les dépressions déniées affectant, en période périnatale, la mère, le père, le bébé, à vrai dire l’ensemble familial à un degré variable selon les formes cliniques et psychopathologiques, appelant donc des dispositifs familiaux de traitement psychique ajustés au mieux à cette diversité.

La prise en considération du familial, en tant qu’ensemble des matériaux psychiques relatifs à la famille est présente dès l’origine de la psychanalyse dans la mesure où celle-ci explore et traite le devenir du sujet dans son écosystème dont la famille est le noyau organisateur.

Cependant, la mise en place de dispositifs analysants spécifiques, entretiens familiaux, cure-type familiale, soins à domicile, ne s’est réalisée que dans un second temps sous l’effet de la convergence, en France du moins, de cliniciens psychanalystes confrontés à la complexité des résonances entre le devenir du sujet et celui de son environnement dans quatre grands domaines : les souffrances psychotiques et narcissiques-identitaires, la psychopathologie des liens premiers, la dynamique des groupes, la vie psychique des institutions soignantes. De cette convergence sont nés des dispositifs techniques familiaux qui ont modifié notre regard sur les processus à l’œuvre, notamment dans les co-dépressions parent-bébé et, plus largement, familiales.

Dans de tels dispositifs, l’attention de l’analyste aux processus associatifs dans le néo-groupe thérapeutique se distribue selon trois vertex simultanés : l’intrapsychique de chacun des sujets du groupe, c’est à dire son monde interne, les liens entre les sujets, c’est-à-dire l’intersubjectalité (à différencier de l’intersubjectivité) et la groupalité, c’est-à-dire l’appareil psychique familial. Mais la question du niveau approprié d’intervention de l’analyste reste ouverte, même si s’est dégagé un consensus pour privilégier le niveau des liens intersubjectaux et celui du groupe.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, les co-dépressions mère-bébé et familiales, il me faut indiquer quelques-unes des données clinico-théoriques qui ont émergé de cette approche et forment l’arrière- plan, « l’arrière-pays », de mes réflexions.

La naissance-renaissance

La naissance d’un bébé est l’occasion d’une reconfiguration de la famille, terme anthropologique et du familial, terme psychanalytique qui prend en considération le fait majeur de l’après-coup. Après-coup de l’infantile des parents, des frères et sœurs, après- coup de l’histoire générationnelle de ceux-ci. Le temps périnatal est la période la plus féconde de l’existence en après-coups, pour le meilleur et pour le pire, organisateurs ou désorganisateurs. En ce sens la naissance est aussi une renaissance, un ensemble de transformations culturelles affectant les sujets, leurs liens et l’ensemble familial, métissant l’ancien et le nouveau. Appelons « travail de nativité » (TN) ce premier ensemble processuel. Choisissons le concept de « liens premiers » (comme on dit « arts premiers ») qui prend en compte ce métissage, plutôt que celui de liens précoces ou primaires, voire archaïques, qui n’en tient pas compte. Proposons de distinguer « intersubjectivité » qui désigne la compétence innée à se lier à l’autre et « intersubjectalité » qui désigne ce en quoi l’intersubjectivité est d’emblée transformée par les formations pulsionnelles.

La naissance amorce corrélativement un «travail de deuil originaire »(TDO) (P.C.Racamier), au sens où la capacité de séparation (la « séparabilité », D.Houzel) et de différentiation soi-autre, et pas seulement mère-bébé, s’étaye sur les réminiscences des expériences antécédentes de perte d’objet et de travail de deuil dans la famille.

De la qualité de l’intrication TN-TDO, en après-coup, dépend la forme que prend le destin du pulsionnel dans les registres de l’investissement, de l’identification et des représentations, à l’occasion de la naissance de cet enfant-là. Il n’est pas simple de se figurer cette complexité avec sa double polarité, naissance ordinaire- naissance souffrante.

D. W. Winnicott nous propose des formulations apparemment simples qui prêtent à méditations (La nature humaine) dont j’extraie les éléments suivants.

« La naissance est un passage entre deux états, ne pas être né et être né. Si la naissance peut être traumatique, il est nécessaire de faire l’hypothèse qu’elle peut être normale, ni précipitée ni prolongée, sans empiètement excessif pour l’enfant. Une naissance normale, c’est un enfant prêt et une mère prête à l’accueillir, dans une situation aussi simple que possible, comme être tenu dans les bras, être en contact avec la respiration de la mère, en contact avec sa nudité. »

Il faut, pour parvenir à cette apparente simplicité, parcourir un chemin fort complexe .La métaphore de la rencontre entre deux nudités, celle du bébé et celle de la mère, sous le regard implicite du père, introduit en effet un questionnement métapsychologique majeur. Sous quelles conditions de possibilités psychiques une telle scène peut-elle ne pas générer une dérive agie, sexuelle et/ ou agressive, comment la proximité si intense peut-elle ne pas devenir « promiscuité » (M. Klein, Envie et gratitude) ? Autrement dit, quelles seraient les conditions optimales grâce auxquelles la pulsionnalité, dans les liens premiers père-mère-bébé, s’engage du côté de l’amour affectueux contenant, intrication de tendresse et de fermeté, plutôt que du côté de l’amour amoureux- passionnel à potentialité incestuelle et destructive ? Nous verrons à quel point cet enjeu est crucial dans les co-dépressions.

Les difficultés rencontrées dans ces conjonctures cliniques m’ont amené à postuler, a contrario, que la naissance-renaissance normale-ordinaire s’effectuait sous l’égide d’un surmoi-idéal du moi parental de qualité post- œdipienne régulateur des fortes intensité pulsionnelles et affectives ,un surmoi bienveillant « qui interdit , protège et console » ( S. Freud, L’humour), un idéal du moi tempéré, grâce auxquels le parent , la mère en premier lieu, opère un régression progrédiente. Celle-ci lui permet d’être en contact suffisamment adéquat avec l’infans, « le bébé tout nu », avec l’infantile de soi-même parent, avec l’infantile de ses objets internes grands-parentaux .A contrario, disais-je, car, dans le contexte de la co-dépression, les vicissitudes affectant la qualité du surmoi-idéal du moi maternel, voire paternel, sont un fil rouge dans le traitement psychique.

La naissance-renaissance, TN et TDO articulés, est le plus souvent normale-ordinaire, ne l’oublions pas, mais elle contient une potentialité traumatique qui s’actualise dans certaines circonstances, sous des formes dont il est nécessaire, là encore, de prendre en considération la diversité.

Je vais maintenant entreprendre l’examen, de trois types de situations traumatiques à la naissance et de leurs corrélations avec la co-dépression déniée, selon des degrés variables. Dans la première, en névrose traumatique, des entretiens père-mère-bébé suffiront pour surmonter les difficultés. Dans la seconde, en « traumatose », il nous faudra un temps plus long en thérapie mère-bébé pour déconstruire les nombreux bastions défensifs et dépasser la co-dépression en mélancolie transmise. Enfin, je résumerai les données relatives à un ensemble de cliniques où la réminiscence des expériences de catastrophe affectant l’ensemble familial sur plusieurs générations a nécessité la mise en place de ce que l’on peut appeler une trilogie défensive, associant dans les formes extrêmes, paradoxalité fermée, perversion narcissique et incestualité, et soumettant le thérapeute à de rudes épreuves contre-transférentielles.

Névrose traumatique et dépression périnatale

Je présente les entretiens père-mère-bébé mis en place pendant six mois, à raison d’une séance par semaine puis par quinzaine, qui vont me permettre de présenter quelques- uns des processus à l’œuvre dans les liens premiers lorsque, situation relativement fréquente, la naissance d’un enfant et son imago est condensée avec celle de la perte d’une personne chère autrefois. Mais je choisis ici le cas particulier où naissance du bébé et décès de l’être cher sont en quasi coïncidence temporelle et où les entretiens, peu après les évènements, révèlent les processus à leur émergence.

Annabelle, tel est le prénom que j’attribue pour cette présentation, au bébé fille de quatre mois que je rencontre avec ses deux parents. Chaleureux, avenants, ils tiennent à tour de rôle sur leurs genoux, face à moi, Annabelle, leur premier enfant, sujette, peu après sa naissance dans de bonnes conditions obstétricales, à des difficultés d’endormissement, à des pleurs difficilement consolables et à un petit appétit. De plus, précise la mère à plusieurs reprises avec l’approbation du père, « Annabelle est trop contact », expression qui me plonge dans la perplexité et l’incompréhension. Pendant ce premier temps de la séance, Annabelle, passée de l’un à l’autre parent de manière qui me parait contenante, se montre souriante et curieuse vis-à-vis de l’étranger que je suis pour elle. Mais, par moments, son regard est flou, en passe-muraille, en coïncidence avec un portage plus déséquilibré, insécure, surtout du côté de la mère. Celle-ci raconte, comme on se jette à l’eau, sur un ton neutralisé, que son frère cadet est décédé dans un accident de moto au huitième mois de la grossesse qui va donner naissance à Annabelle .Elle s’est concentrée sur elle-même, « a shunté le décès pour décaler ses réactions, elle n’a pas pleuré et s’en étonne », conclut-elle dans un sourire. Mais deux mois après la naissance, elle sent s’installer en elle un état de mal-être, et toujours ce bébé trop contact et difficile à consoler. Le père se montre en empathie avec son épouse et parait l’étayer en position plutôt maternelle. Puis au moment où la mère parle de son absence de chagrin manifeste, apparait un holding-handling paradoxal, en double message : sa main gauche, posée sur le ventre du bébé assis sur ses genoux et tourné vers moi, rapproche celui-ci de sa poitrine tandis que sa main droite, posée sur les épaules l’en éloigne. Aussitôt le regard d’Annabelle devient évitant puis parait se fixer sensoriellement au visage et à la voix de son père. Enfin, elle ébauche une brève séquence de tourniquet de la main devant ses yeux.

Comment reconstruire, avec les outils de la métapsychologie, cette séquence ?

Cette jeune femme, confrontée à la coïncidence décès du frère- naissance du bébé, ne peut intriquer travail de deuil et travail de nativité. Elle choisit de privilégier, croît-elle, l’accueil d’Annabelle en s’efforçant de réprimer son chagrin, sa douleur, sa colère et de « décaler » l’amorce de son travail de deuil .Mais, ce faisant, elle contre- investit ses affects de vitalité et ses élans de tendresse envers le bébé. De plus, elle instaure un clivage fonctionnel entre les matériaux associatifs relatifs au frère-objet perdu et ceux relatifs au bébé vivant mais menacé par la condensation identificatoire avec celui-ci dans la psyché maternelle. Le régime surmoïque est lui aussi modifié comme le donne à penser l’expression « Annabelle est trop contact » : au regard du surmoi devenu trop sévère, il ne faut pas se toucher, c’est dangereux, ça fait souffrir. Mais la mère et le bébé restent en attente des liens de tendresse et de plaisir partagé dont ils sont privés. Le bébé cherche le contact sur un mode sans doute plus sensoriel qu’affectueux, il est trop contact. La mère tente de concilier son antagonisme interne lorsqu’elle exprime en simultané, point clinique important pour qualifier la paradoxalité dite fermée, sa motion d’éloignement et celle de rapprochement. Ce double message, s’il se répète devient double contrainte, modalité intersubjectale que le bébé ne va pas tarder à internaliser et qui génère de la souffrance dépressive déniée en commun.

Mais quel est le moteur de la transformation du surmoi maternel ? Je fais l’hypothèse que ce mauvais coup du destin qu’est la mort du frère est interprété par l’inconscient de la mère, et aussi du père, comme une trahison, un abandon par les puissances tutélaires autrefois parentales, devenues normalement surmoi-idéal du moi. De plus, comme le sujet ne peut se représenter comme passivé par l’aléatoire, il se construit une causalité fautive : « qu’ai-je fait pour mériter cela ? » Et, puisqu’il y a proximité temporelle entre le décès et la naissance, la contiguïté devient causalité sous la forme d’un fantasme inconscient : « un enfant nait donc un frère meurt en punition du plaisir et du bonheur de procréer ».Le surmoi, de bienveillant est devenu malveillant, cruel, il devient « surantimoi » (P.C.Racamier) anti-vitalité des liens. Il accentue la co- dépression déniée et désaffectivée.

Revenons à Annabelle au moment où elle est confrontée au message en double contrainte dont sa psyché ne peut bien sûr « analyser » les éléments contradictoires. Elle n’éprouve que le mal-être du laisser-tomber confusionné avec celui de l’intrusion .Elle met en place, fugitivement un double déni et clivage. Le premier est intersubjectal par l’entremise de l’action d’évitement du regard mutuel, entre soi et l’objet-autre sujet, la mère tout d’abord. Le second est intrapsychique, entre l’affect, réprimé et la sensation, surinvestie en agrippement. L’inconscient maternel ne manque pas de percevoir ce mouvement défensif du bébé. Un nouveau tour de spire de co-dépression s’ébauche.

Cependant chacun, dans cette famille , y compris le bébé, a des ressources psychiques de bonne facture pour surmonter avec mon aide le traumatisme en névrose et la co-dépression modérée et dont le déni peut être considéré comme fonctionnel.

Cet ensemble de réflexions m’a amené à privilégier deux lignes de travail. La première, en empathie avec leur chagrin que je sentais affleurer, m’a fait leur dire que pleurer en présence d’Annabelle, non seulement ne lui ferait pas de mal mais, bien au contraire, lui ferait du bien en tant qu’émotion authentique partagée. Ce disant, j’étais moi-même au bord des larmes. J’ajoute que cette intervention peut être considérée comme une offre surmoïque, celle du surmoi bienveillant qui commencerait d’énoncer « le hasard malheureux n’interdit pas de vivre et de bien­-être ». Le travail sur le surmoi et les identifications se poursuivra, à partir du matériel associatif, par le dégagement du fantasme de l’épée de Damoclès : « Annabelle peut mourir à tout moment comme son oncle maternel, et nous ne pourrions pas y survivre ».

Assez rapidement, les deux parents purent ressentir leur chagrin, pleurer en présence du bébé, retrouver leur vitalité affective et harmoniser leur intersubjectalité. Annabelle délaissa aussitôt ses défenses en évitement relationnel et ses symptômes. La co-dépression ne fit plus parler d’elle.

Mais que se passe-t-il, lorsque dans la famille, les mouvements défensifs se pérennisent en raison de l’intensité de la co-dépression et des après-coups générationnels désorganisateurs ? Je vais apporter des éléments de réponse à cette question à partir d’une thérapie mère-bébé au long cours.

Traumatose périnatale et mélancolie transmise

Laura, premier enfant du couple, est âgée de trois mois lorsque ses parents consultent car le bébé présente des signes d’évitement relationnel, au niveau du regard, de l’écoute de la voix et de la posturo-motricité qui leur font redouter l’installation d’un syndrome autistique d’autant qu’ils sont durablement installés, peu mobilisables dans les premières rencontres. Nous, le couple thérapeutique, partageons l’inquiétude des parents. Le dispositif sur lequel nous nous accordons va associer une thérapie mère-bébé, à raison d’une séance hebdomadaire, de l’âge de quatre mois à l’âge de trois ans, associée à des séances de psychomotricité pendant la première année. Le père qui a choisi, en accord avec son épouse, de ne pas être présent aux séances, nous apparaitra comme un soutien de confiance tout au long de la thérapie.

La mère est presque toujours souriante et prolixe, en proportion de son inquiétude sans cesse alimentée par les évitements de Laura. Cependant, sa conviction quant à l’autisme s’est instaurée au cours de la grossesse. Dès lors, elle se dit porter une triple croix : au malheur d’avoir un enfant autiste s’ajoute le fardeau d’en être la cause unique et le devoir de tenir à jamais le rôle de soignante.

Les premiers mois sont marqués par le transfert paradoxal. Quand bien même Laura ne serait pas née autiste, elle le deviendra, en raison de la maladresse et de l’inadéquation que cette conviction impose à sa mère malgré l’amour qu’elle lui porte. Quand bien même, par nos efforts, nous parviendrions à modifier cette donne, il serait trop tard, le mal serait irréversible. Nous pressentons que cette passion négativiste est le masque d’une intense dépression déniée dont certains déterminants vont peu à peu s’éclairer au fil du travail.

Dans les premières semaines, nous sommes impressionnés par la force des évitements de Laura en toutes circonstances de la séance. Mais nous reprenons espoir lorsque nous faisons observer que Laura, au cinquième mois, commence à bien regarder, quoique brièvement, sa mère lorsque le regard de celle-ci se fait plus doux, plus chantonné en quelque sorte et non pas dur parce que injonction à la regarder dans l’espoir de conjurer le spectre de l’autisme. La réalité psychique de Laura est donc mouvante selon les états émotionnels de sa mère, selon la sévérité de son surmoi qui lui fait si souvent disqualifier les bons moments de rencontre intersubjectale.

Ainsi, en séance, au sixième mois, Laura est confortablement installée dans le giron de la mère qui évoque des souvenirs d’enfance, jusqu’au moment où elle se rend compte que Laura depuis un moment s’était mise à suçoter le doigt maternel qui s’était présenté devant sa bouche .Elle en conçoit un vif effroi , retire brusquement son doigt ,Laura pleure. La mère dit sa honte et sa culpabilité, sous tendues par un fantasme très sexualisé de fellation qui va se mettre peu à peu en mots. Mais quelles peuvent être les sources historielles d’une telle conjoncture : surmoi cruel anti tendresse et fantasme incestueux ?

Une première ligne associative va nous amener à l’imago d’un père, le grand- père maternel de Laura qui sexualisait les interdits lorsqu’elle était adolescente. Et maintenant, elle serait une fille légère, une femme perdue si elle connaissait le bonheur avec son mari et son bébé.

Mais l’intensité de la reviviscence des fantasmes œdipiens, jusqu’à la crainte de leur réalisation incestueuse dans les liens premiers ne manque pas de nous interroger et de nous faire soulever l’hypothèse d’une sexualisation défensive, anti-mélancolique (J. Gammill).

Cette seconde ligne associative va se développer à l’occasion d’une menace d’une rupture de cadre. Ne faut-il pas suspendre les séances pour hospitaliser Laura et faire des examens neurobiologiques ? Cette menace conduira à l’imago de la mère de la mère, une femme en proie à des accès mélancoliques au cours desquels elle menaçait de fomenter un suicide à deux, elle et sa fille, la future mère de Laura. C’était bien là la première croix à porter, projetée ensuite sur le bébé Laura avant même qu’elle fut née. L’imago de Laura est en isomorphie avec celle de sa grand-mère maternelle, un objet interne à mortifier et à réanimer sans répit. L’ombre de l’objet interne mélancolique de la mère, l’imago de la grand-mère, était tombé sur le moi du bébé. Ainsi s’était transmise la mélancolie générationnelle et la cruauté surmoïque.

La décondensation identificatoire prit beaucoup de temps mais porta ses fruits. La mère put mieux déployer ses capacités de tendresse et de jeux avec Laura qui peu à peu sortit de son évitement relationnel au cours de la deuxième année, tout en gardant une grande réserve intersubjectale.

Une troisième ligne associative nous amena à nouveau du côté de l’imago du père de la mère à partir de l’examen des rigueurs de l’idéal du moi de celle-ci, un idéal hérité de son père, pense-t-elle. Ce père de Madame est né d’une jeune mère célibataire et de père inconnu. Devenu adulte et père il déclare à son épouse et à ses enfants qu’ils sont sa seule famille et qu’il est le fondateur d’une famille qui sera illustre, énoncé qui porte la marque du fantasme d’auto-engendrement, de la défense maniaque et de l’idéalisation grandiose. Père et mère de Madame étaient donc en alliance inconsciente autour de la problématique mélancolique. Le lien mère-Laura peut alors se déprendre de telles scènes originaires aliénantes et entrer dans le roman familial narcissisant. La mère se dit maintenant émerveillée par sa fille dont elle perçoit la complexité psychique et qui, en retour, ne s’esquive plus et la sollicite.

Enfin, la quatrième ligne associative sera focalisée sur les contraintes exercées sur elle par son jeune frère, un délinquant qui régulièrement vient lui soutirer de l’argent qu’elle lui remet à l’insu de son mari. Autrefois, leur lien portait la marque de l’incestuel fraternel. Son élaboration lui permit de parler avec son mari des agirs actuels et de renoncer à cette complicité dommageable.

La thérapie prit fin aux 3,5ans de Laura, devenue une fillette plutôt harmonieuse.

Elle revint me consulter à l’âge de 15ans en raison de difficultés dans les liens avec ses pairs alors que par ailleurs elle se sentait bien en famille et dans son travail scolaire. Je renonçai à ma curiosité d’en savoir plus et l’adressai à un collègue pour entretiens. Je n’ai eu d’autres nouvelles.

Les enseignements que nous procurent les traitements familiaux suffisamment dynamiques, comme ceux que je viens de présenter dans leurs grandes lignes, nous sont précieux pour tenter de mieux comprendre et transformer des situations cliniques similaires, mais dans lesquelles la souffrance et la résistance au changement sont beaucoup plus intenses. On y retrouve les réminiscences des expériences de catastrophe survenues dans l’histoire familiale et le fond de mélancolie froide qu’elles génèrent mais les formations défensives qu’elles nécessitent- en intrapsychique, dans les liens intersubjectaux et dans la groupalité psychique familiale- paraissent évoluer vers ce que je propose d’appeler une trilogie processuelle défensive constituée de la paradoxalité fermée, de la perversions narcissique et de l’incestualité.

Trilogie défensive

Les évènements susceptibles de générer une expérience de catastrophe psychique pour le sujet et son groupe sont d’une grande diversité, des plus manifestes aux plus silencieux, des plus collectifs aux plus intimes. Ils ont en commun de condenser, voire de confusionner, la naissance et le décès, la vie et la mort, la vitalité libidinale et la mortification psychique.

La naissance-renaissance est le temps et le lieu privilégié, avons-nous dit, de la réminiscence en après-coup de telles expériences, en raison de l’intrication du travail de nativité et du travail de deuil originaire qui s’y déploie. L’après-coup peut être réorganisateur, plus souvent il est désorganisateur, en traumatose.

Un fait psycho dynamique majeur en émerge, que nous avons commencé d’étudier dans les deux cliniques précédentes : le bébé devient une menace pour le parent au terme de la convergence de plusieurs opérations : il est identifié à l’objet perdu, il devient cause du malheur passé, présent et à venir, il occasionne la transformation du surmoi en surantimoi, il génère une économie pulsionnelle extrémiste mélancolique et / ou maniaque. Le bébé acquiert le statut d’un objet antagoniste du soi parental. Cette configuration psychopathologique forme la matrice familiale d’un modèle qui tend à se généraliser selon lequel le soi et l’autre sont en antagonisme radical.

Nous comprenons que le bébé a perdu la qualité psychique, propre à la naissance-renaissance ordinaire, d’objet transitionnel, moi et non moi, soi et autre, semblable et différent, et devenant un objet-autre sujet, source de co-narcissisation dans l’intersubjectalisation, source d’une conflictualité soi-autre suffisamment régulée par le surmoi-idéal du moi post-œdipien.

La catastrophe réminiscente produit donc des intensités de souffrance qui sont d’abord traitées par une cascade d’éléments défensifs subjectaux. Déni et clivage intrapsychique de la douleur de soi. Projection évacuatrice dans la psyché d’un autre. « Verrouillage » (P.C. Racamier) du retour sur soi du projeté. Opérations utiles dans l’urgence mais qui ne suffisent pas à endiguer les débordements pulsionnels. Il est indispensable d’y adjoindre des processus défensifs plus vastes, dans les champs de l’intersubjectalité et de la groupalité. La paradoxalité, la perversion narcissique et l’incestualité y pourvoient chacun à sa manière et solidairement.

La paradoxalité fermée

La paradoxalité dite fermée (PF), aliénante, opposée selon un continuum à la paradoxalité dite ouvert, transitionnelle, peut être considérée comme le premier ensemble processuel corrélatif de l’antagonisme soi-autre. Nous l’avons rencontrée dans la thérapie mère-bébé Laura. Le bébé est, dans la psyché maternelle, le « représentant- incarnation » (C. Pigott) de l’imago de l’ancêtre mortifère. Il faut donc, dans les liens intra et interpsychiques, le repousser pour sauvegarder le soi de la destructivité qui est attribuée à cette altérité radicale figurée par l’autisme.

Ce faisant la mère se prive de la richesse pulsionnelle de l’intersubjectalité première de telle sorte qu’elle ne cesse, en simultané, d’attirer le bébé vers elle. D’où le double message maternel que le bébé, internalise, en résonnance. La répétition de cette procédure construit la double contrainte qui a vocation à s’auto amplifier et à diffuser dans les liens, et dans le groupe famille désormais organisé selon la modalité paradoxale (P.C. Racamier, S. Decobert). Le comportement, les agirs, le langage verbal, les pensées en portent la marque ainsi que le transfert-contre transfert (D.Anzieu) plus tard dans le temps long des commencements du traitement psychique.

L’antagonisme soi-autre qui constitue le moteur de la paradoxalité aliénante reste longtemps impensable, en raison surtout du risque de réactualisation hallucinatoire de l’expérience de catastrophe ayant présidé à sa construction, risque inhérent à toute mise en processus associatif. De fait, le thérapeute lui-même peine à percevoir, penser, historiser la répétition qui s’installe en séance, et ne s’éprouve tout d’abord qu’ « embrouillé », j’y reviendrai.

Au bout du compte, la PF accroit l’antagonisme soi-autre qu’elle tentait de surmonter, ainsi que la douleur d’être ensemble autant que d’être séparé. L’autre, le groupe des autres, reste une menace pour le sujet et pour son narcissisme.

D’où la nécessité de faire appel à la seconde composante de la trilogie, la perversion narcissique.

La perversion narcissique

La perversion narcissique (PN) tente de contribuer à la sauvegarde narcissique du sujet face au danger constitué par l’autre en organisant une série de dénis concernant, à des degrés variables, son existence, son identité, son origine, son autonomie, sa valeur. L’autre ne doit pas être un autre sujet, il est réduit à un ustensile, sa disqualification vise à conjurer sa dangerosité. Les procédures pragmatiques en sont diverses mais sont toutes du registre de l’agir et du faire agir, y compris de l’agir verbal. Séduction narcissique et idéalisation outrancières, abrasion des différences identitaires, confusionnement du vrai du faux et du faire-semblant, dénigrement harcelant, terrorisme sournois, là encore la liste n’est pas close. L’autre en vient à se ressentir comme inapte à reconnaître ce à quoi il est assujetti, comme coupable de ce dont il est innocent, comme complice voire seul auteur de la prédation narcissique qui lui est imposée, et ce, d’autant plus qu’il est en position de dépendance de par son âge, son statut, sa vulnérabilité.

Le bébé Laura commençait à être prise dans une telle spirale défensive lorsque, commençant à se montrer plus autonome et plaintive ou refusante avec sa mère, celle-ci nous prenait à témoin pour nous faire partager son mouvement de déception, de rage narcissique qui lui faisait dire : « elle ne m’admire pas, elle ne me reconnait pas », message de reproche et disqualification qui s’adressait aux thérapeutes autant qu’à l’enfant, et aussi finalement à elle-même.

La PN, recrutée pour traiter la menace narcissique supposée exercée par l’autre, échoue à son tour. L’autre ne peut plus être le prochain secourable avec lequel puisse se nouer un pacte de co narcissisation. En disqualifiant l’autre, le sujet scie la branche sur laquelle il est assis, il se prive des ressources pulsionnelles de l’autre et du groupe. Il croyait triompher mais il découvre qu’il a augmenté son désarroi et sa mélancolie secrète. Menacé de déréliction il va activer la troisième composante de la trilogie, l’incestualité.

L’incestualité

On se rappelle que l’incestualité (I) a été définie par P.C.Racamier comme un ensemble de comportements et d’agirs à considérer comme des équivalents d’inceste sans le passage à l’acte sexuel. L’incestualité est également à distinguer du fantasme incestueux œdipien dont le refoulement dans l’inconscient résulte de l’action du surmoi-idéal du moi bienveillant et régulateur de la pulsionnalité .Dans l’incestualité le surmoi est devenu malveillant, anti croissance psychique du sujet d’où le néologisme forgé en 1995 de surantimoi. H. Rosenfeld avait une nuance complémentaire, dans son étude des états psychotiques, en parlant de surmoi maffieux. Corrélativement, l’idéal du moi tempéré est devenu grandiose et/ou nihiliste, contribuant ainsi à la dérive de l’enfant roi en enfant tyran, figuré par le personnage de Richard III.

Le concept d’I me parait constituer un développement du concept de sexualisation défensive antidépressive, maniaque, proposé par l’école kleinienne (J.Gammill).

Les agirs incestuels paraissent, en effet, et ce, d’autant plus qu’ils sont associé à une abrasion de la vie fantasmatique, remplir la fonction de suppléer aux défaillances, par excès et par défaut, de la pulsionnalité libidinale et agressive, par un régime prévalent de co excitation pseudo pulsionnelle, pseudo car de fait anti libidinale, anti lien de tendresse, une co excitation qui mime le sexuel et promeut en sourdine une destructivité déliée.

Là encore, l’incestualité échoue à réduire vraiment la souffrance narcissique puisque chacun est mis à l’écart de la vitalité pulsionnelle, dans les liens et dans l’intime de soi- même mais elle procure de telles satisfactions qu’il est très laborieux d’avoir à y renoncer.

Traits communs

Les trois composantes de la trilogie défensive ont des traits communs qui vont apparaitre en séance.

Elles génèrent des effets contre transférentiels négativistes puissants qui font méconnaitre longtemps la nature de ce qui se répète en séance.

Elles produisent des atteintes sophistiquées de l’éprouver, du penser et de la mises en acte, jusqu’au ressenti contre transférentiel de brouillard et de désengagement, à la manière de Bartleby (H. Melville) : « I would prefer not to, j’aimerais mieux pas ».

Elles s’accompagnent d’un négativisme historiel qui se traduit par une apparence de famille « sans histoire », ou par une histoire confuse et lacunaire .Ce « sans histoire » comporte de plus un risque théorétique, celui de considérer, côté analyste, les formations défensives en question comme seulement structurelles et non aussi historielles. Le « sans histoire » a une histoire, celle de l’effacement des traces de l’histoire de l’expérience de catastrophe générationnelle familiale et subjectale.

Elles sollicitent intensément le travail du surmoi-idéal du moi pour contenir les oscillations violentes contre transférentielles entre bienveillance et malveillance.

Toutes ces difficultés et turbulences, qui peuvent mettre à mal le dispositif et le cadre sont, comme à l’accoutumée, des leviers pour la transformation des systèmes défensifs.

Conclusion

L’approche psychanalytique du familial permet de développer la connaissance des articulation des processus intrapsychiques, intersubjectaux et de valider des modifications de dispositifs analysants qui, auparavant, étaient considérés comme transgressifs alors qu’ils sont simplement hors normes traditionnelles.

Ces gains clinico théoriques ne doivent pas faire méconnaitre les limites que nous rencontrons pour transformer suffisamment une configuration familiale alors que la souffrance de jeune enfant obère si vite ses chances de développement.

Il faut savoir renoncer à bon escient au traitement de la famille au profit d’une solution de substitution, il faut apprendre à renoncer à nos velléités d’omnipotence inanitaire si puissamment réactivées par les familles en détresse-désaide.

André Carel, 2012