Congrès 2017
René Kaës et le travail en séance groupale-familiale

Plaquette

Congrès 2016
Le bien-être et le processus d’autorité

Gilles Catoire

Jeanne Defontaine

François Richard

Congrès 2015
Analyse de la pratique un outil précieux pour le soin
Groupe, couple, famille, institution

Jeanne Defontaine

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Visages de Narcisse, séduction et perversion

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Paul Claude Racamier, une pensée vivante pour la clinique dʼaujourdʼhui

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Jeanne Defontaine

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L’esprit des soins

G. Catoire

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Rapport du congrès

Congrès 2012
Construire ensemble. Liens premiers, familles, institutions

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Gilles Catoire

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Rapport du congrès

Congrès 2011
Dynamiques et souffrances institutionnelles

André Carel, Traiter la crise institutionnelle : du dedans et du dehors

Congrès 2010
Le traumatisme dans l’institution et dans la famille

Extraits de l’intervention de Marie Dominique Amy

Extraits de l’intervention de Véronique Lemaître

Extrait de l’intervention de Janine Altounian

Congrès 2009
Paradoxalité-transitionalité

Extraits de l’intervention de Steven Wainrib

Congrès 2008
Les formes de l'amour en famille et l’incestualité

André Carel

Congrès 2007
Le narcissisme et ses dérives

Maryse Lebreton

Congrès 2006
Le sacrifice

Colloque 2006
Clinique du transfert familial

Congrès 2005
Peut-on survivre en protection de l’enfance ? Travail clinique et social

Congrès du 11 octobre 2009
Paradoxalité-transitionnalité

Le voyage sur Mars
La paradoxalité serait-elle soluble dans le jeu analytique ? (extraits)
Steven Wainrib

Freud a bien montré dans ses topiques à quel point le sujet humain était divisé, s’organisant en systèmes ou instances, dans des logiques contradictoires. Le fait que nous n’avons qu’une seule enveloppe corporelle, suscite en contrepartie une exigence de travail pour la psyché, s’efforçant de gérer ses contradictions, de partir en recherche d’une certaine cohérence. S’il est illusoire de penser qu’il y a une unité du psychisme humain,  nous pouvons repérer des processus qui vont dans le sens d’une certaine unification.

Le refoulement apparaît comme un premier mécanisme allant dans ce sens.  Les deux topiques freudiennes décrivent la Conscience ou le Moi en quête d’un contrôle sur les poussées pulsionnelles brutes, susceptibles de mener à l’inceste et au meurtre. Le refoulement correspond à une hiérarchie des solutions psychiques, avec un filtrage, qui détermine la barrière entre le conscient et l’inconscient.

Ce mode d’organisation psychique hiérarchisé, sur le mode topique, n’est  pas le seul repéré par Freud. Un deuxième mode d’organisation apparaît lorsque la psyché se trouve dans la nécessité de faire cohabiter déni et acceptation de la réalité. Dans ce cas, le mécanisme dominant n’est plus le refoulement, mais le clivage qui met les contenus opposés au même niveau. Le risque du clivage c’est bien sûr la dissociation,  aux conséquences délétères en raison des troubles du cours de la pensée ainsi générés.

C’est dans ce contexte que je situerais la paradoxalité, cette  tentative de concilier l’inconciliable, qui va servir de défense contre l’éclatement de la vie psychique. Si la paradoxalité peut être comprise comme une défense contre la dissociation,  elle a un effet désorganisateur chez ceux qui sont pris au piège d’injonctions paradoxales, le fameux double lien repéré initialement par l’école de Palot Alto. D. Anzieu a pu parler de transfert paradoxal, pour désigner ces effets de la paradoxalité dans le champ analytique.

Comment pouvons-nous travailler en tant qu’analystes avec un tel transfert paradoxal ?

L’aspect défensif de la paradoxalité, contre la dissociation, fait qu’il serait illusoire de croire qu’il suffirait de montrer à nos patients leurs paradoxes, pour générer un changement. Rappelons aussi pour mémoire, la technique systémique, peinant à susciter un changement durable en cherchant à faire disparaître les paradoxes par des « contre paradoxes ». Chassez les par la porte et ils reviendront par la fenêtre.

Le fil rouge de la démarche analytique tient à la prise en compte de la part inconsciente des enjeux de la séance. Si cette approche  me semble  tenable dans le champ de la psychanalyse groupale et familiale, elle va se heurter à la tentation contre transférentielle  de « réagir » au transfert, de mener une sorte de combat. Être analyste consiste à faire travailler cette tendance à agir le contre-transfert en modes d’intervention susceptibles d’enclencher un travail d’élaboration et de relancer les processus de subjectivation chez l’analysant ou dans le groupe que nous analysons. Loin d’exiger des interventions en force des thérapeutes, la rencontre de la paradoxalité, me semble au contraire nous inciter à chercher comment mettre au service du processus analytique cet élément clé de l’organisation psychique de certains analysants. Une première étape pour aller dans ce sens, ne consiste-t-elle pas  à saisir dans notre propre fonctionnement cette solution psychique? Après tout, nous produisons tous des paradoxes, ce qui ne veut nullement dire que nous sommes pour autant dans la nécessité de recourir à la paradoxalité comme mode d’organisation prévalent.

Elaboration de la paradoxalité dans un groupe

 Dans ce contexte d’une nécessaire familiarité des psychanalystes avec leur propre  paradoxalité, j’ai choisi de vous proposer d’examiner ensemble une scène tirée d’un psychodrame analytique de groupe, avant de vous présenter une séance de psychanalyse familiale.

Il s’agit d’un groupe de formation, réservé à des collègues, souhaitant se former à la pratique du psychodrame analytique avec les groupes, tout en ayant accepté de faire l’expérience d’interroger leur fonctionnement psychique dans cette situation groupale. J’en suis arrivé à l’idée qu’une formation de cet ordre préparait au travail psychanalytique avec les familles, dans la mesure où il accroît la chance pour les participants de pouvoir saisir des mécanismes fréquemment rencontrés en thérapie familiale, en les élaborant lorsqu’ils sont mis en jeu par le groupe. Les capacités d’identification des analystes s’en trouvent ainsi renforcées.

Au début de cette séance, le thème qui vient est simplement le suivant : « un voyage sur Mars ». Il y aura des voyageurs venus de la Terre et deux martiens. Jeanne et Paul jouent les deux voyageurs, Marie et Laetitia vont prendre le rôle des deux martiens. Ce qui suit fait émergence du jeu psychodramatique.

Les deux voyageurs débarquent avec l’air plutôt avenant, tandis que les martiens les regardent venir vers eux avec  réserve. Très vite la scène s’auto-organise entre les participants, et il  apparaît que Jeanne et Paul veulent s’installer à l’endroit où se situe la scène, tandis que les deux autres participants - les extraterrestres - le vivent comme une tentative de  s’approprier leur territoire. Les martiens vont s’exprimer par onomatopées, tout en étant assez mobiles, tandis que Jeanne et Paul tendent à rester sur place, occupés à se montrer séduisants, avec des sourires, et des gestes amicaux. Ainsi ils souhaitent offrir un cadeau aux martiens. La situation fait que leur jeu devient paradoxal, faisant coexister le désir d’établir un lien amical au calcul, et à la froideur de leur détermination. Tout le monde ressent une impression de fausse mutualité. Une des martiennes, jouée par Laetitia, a plutôt envie d’établir le contact avec eux, mais Marie va danser autour de Laetitia, faisant obstacle à toute communication. Les cadeaux ne sont pas pris et les voyageurs sont obligés de les déposer par terre. Laetitia nous dira après le jeu qu’elle aurait bien regardé ce qu’il y avait dedans, mais que le jeu de Marie l’en a dissuadé. Le contact ne s’établit pas vraiment, et par la suite les martiens font un geste sans ambiguïté, pour montrer aux terriens qu’ils n’ont plus qu’à s’en aller.

Jeanne tente alors « d’interpréter » leur geste agressif comme un salut amical, se défendant ainsi du désarroi qui va gagner peu à peu Paul. Jeanne va aussi se raccrocher à l’idée qu’elle a un titre de propriété en bonne règle,  délivré par l’agence terrienne qui leur a vendu ce terrain sur Mars. Elle tente de fonder une légitimité, qui n’a évidemment pas de sens pour les martiens. Une loi pour les uns, une mystification pour les autres. Les extra terrestres ressentent cette référence à une légitimité comme une misérable tentative de justifier la violence de l’appropriation du lieu et leur expulsion. S’inquiétant de la tension qui monte, Paul se demande s’il ne vaudrait pas mieux rentrer sur terre, tandis que Jeanne persiste dans sa volonté d’exercer ce qu’elle estime être ses droits.

Nous ne sommes pas avec une famille à problèmes, mais dans un cadre  de formation avec des collègues qui  jouent le jeu du psychodrame. Nous assistons à l’émergence des problèmes d’une famille. Les martiens vont tendre à se retirer de l’échange, évoquant ce que pourrait être un retrait autistique, face à des mécanismes d’intrusion, de production de fausse loi et de pseudo mutualité. La scène est bourrée de paradoxes. Elle semble tourner autour d’une contradiction fondamentale: les terriens veulent s’approprier le territoire et y faire ce que bon leur semble, alors qu’en même temps ils semblent tenir à établir de bonnes relations avec les martiens. La paradoxalité teint au fait que ces deux courants coexistent, sans choix de l’un ou de l’autre. Cette scène nous montre aussi comment la paradoxalité, peut se dégrader en clivage à l’intérieur des deux sous-groupes de la scène.

Le temps d’élaboration qui suit le jeu, nous permettra de l’entendre dans sa dimension transférentielle. Les participants vont-ils pouvoir nouer de vrais liens, cohabiter dans le même lieu et se reconnaître mutuellement ? Vont ils se faire le cadeau d’un apport mutuel pendant les séances ? Au contraire, leur faut-il occuper le terrain - le désir du groupe et de l’analyste - et s’imposer en éliminant les rivaux? Sans que nous développions ici ce point, notons que l’histoire du groupe a pu être reliée au jeu, dans cette phase de la séance où nous reprenons ensemble ce qui s’est joué.

Si nous entrevoyons ici comment un groupe de formation peut faire de sa position paradoxale transitoire un objet analytique élaborable, il nous reste à nous demander si nous ne pouvons pas nous en inspirer pour permettre aux familles dont nous nous occupons de sortir d’une paradoxalité autrement redoutable, venue infiltrer de manière durable leur vie commune?

Le transfert paradoxal peut-il contribuer au travail d’historisation?

Si nous passons du groupe de formation au travail avec les couples et les familles, le mouvement de transformation de la paradoxalité en élaboration ne pourrait-il suivre les mêmes pistes, allant du jeu analytique vers l’élaboration et l’historisation? Fort de cette expérience, le transfert paradoxal ne devient-il pas un élément clé du processus analytique avec les couples ou les familles, pour autant qu’il ne suscite pas un contre-transfert trop défensif?

Nous avons mis en place, depuis plusieurs années, une pratique hybride, qui consiste à introduire une dose variable de scènes psychodramatiques, dans le cours des thérapies familiales. Avec le recul de  nombreuses années de pratique nous pouvons constater que dans la majorité des cas cet abord facilite le travail analytique dans des situations où la paradoxalité peut rendre difficile un travail analytique. Parfois, il suffit parfois qu’une famille ait joué deux ou  trois scènes, pour que le climat des échanges change. L’esprit du jeu analytique semble animer désormais  la rencontre avec ces familles, un peu comme si en partageant une expérience transitionnelle, on avait découvert ensemble qu’un autre monde était possible, changeant du climat familial antérieur. Dans d’autres cas, nous utiliserons à nouveau les scènes pour relancer un processus associatif qui semble s’étioler.

A la différence du groupe de formation, évoqué précédemment,  le travail avec un couple ou une famille suppose d’aller chercher les liens entre la paradoxalité et l’histoire sur plusieurs générations de la famille. Pourquoi cette histoire suscite-t-elle plus de paradoxalité qu’une autre? Comment se fait-il que la confiance dans des liens de reconnaissance mutuelle soit altérée au point que le narcissisme des uns et des autres se débride, au détriment de liens subjectalisants qui peuvent donner à la vie commune sa prime de plaisir ? Ne faut-il pas construire l’histoire de cette famille pour saisir ce que peuvent être les trous dans la subjectivation, les multiples vécus traumatiques de l’enfance des parents qui les forcent à être trop souvent dans une position comparables à celles de nos terriens, transformant à la limite leur progéniture en aliens, menacés d’être dépossédés de leur territoire de vie propre.

La séance avec la famille A. commence par un moment de transfert paradoxal. Michel lit un livre, et personne ne parle. Au bout de quelques instants les parents interviennent pour demander à Michel de poser son livre, ce qu’il ne fait pas. Les parents nous regardent d’un air impuissant, nous prenant à témoin de son refus. Règne un silence pesant, comme  tout était bloqué à cause de Michel.

Avec cette famille nous travaillons à trois, ce qui est le cas lorsque nous souhaitons introduire une certaine dose de jeu psychodramatique dans un travail analytique familial. En ce qui concerne la famille A. je conduis le dialogue analytique avec eux, proposant parfois de jouer des scènes, mais sans jouer moi-même. Deux collègues, un homme et une femme, tous deux psychodramatistes expérimentés, sont susceptibles de  prendre des rôles et donner la réplique aux membres de la famille qui jouent. Par contre ils n’interviennent pas directement dans le dialogue qui précède ou suit le jeu.

En ce début de séance, l’ambiance est donc plombée et je sens qu’on pourrait rester longtemps comme cela. Je vais leur proposer de jouer une scène dans laquelle « un enfant ne fait pas ce qu’on lui demande ».

La famille choisit une scène dans laquelle un enfant lit dans sa chambre, au moment de passer à table, et ses parents tentent de le convaincre de rejoindre le reste de la famille pour le dîner.

Michel choisit de jouer cet enfant, une de ses sœurs jouera un autre enfant qui vient dès que ses parents l’appellent.

Une des cothérapeutes, Mme Larroche joue la mère. Elle va tenter d’appeler son fils, tentant de négocier et de comprendre pourquoi il ne veut pas venir. Michel argumente qu’il n’a pas faim et il est trop pris dans son livre, qu’il a envie de finir. Bien sûr, il n’a pas pris son livre dans le jeu mais fait semblant d’avoir un livre. Ça change tout, bien évidemment. Michel prend un grand plaisir à montrer à sa mère qu’il est absorbé dans le livre et ne la voit pas. Mme Larroche, pourtant de fort bonne composition dans cette scène, finit par dire : « j’ai l’impression de ne pas exister ! »

J’arrête la séance là dessus. Le père intervient pour dire que malheureusement ça ne se passe pas comme cela à la maison. Ici il y a eu un dialogue. À la maison ce sont des cris et des pleurs, mais il n’y a pas d’échange verbal. Les parents se montrent très sensibles au sentiment de ne pas exister face à un enfant qui ne répond pas. C’est alors qu’ils perdent la tête et qu’ils se mettent à crier.

Mme A. évoque alors l’aspect pénible des enfants, qui ne font pas ce qu’on attend d’eux. Quand c’est le cas, et c’est trop souvent le cas, le quotidien devient lourd. Il faut toujours répéter les mêmes choses! Mme A. se plaint de ce climat familial, qui parfois la pousse à désinvestir complètement sa famille. Un cercle vicieux se met en place, la mère est ailleurs, pas disponible psychiquement et les enfants deviennent insupportables, requérant toujours plus d’attention.

Mme A. est toujours étonnée quand ses collègues de travail parlent avec plaisir de leur famille et sont « baba » devant leurs enfants

Je propose alors à Mme A. de jouer une scène entre deux mères, sur ce thème. Mme A. choisit de jouer une mère qui ne s’extasie pas, tandis que Jouant l’autre mère Mme Larroche se souvient avec émoi des premiers pas de son fils. Mme A. dit en riant que les enfants marchent, et alors, c’est normal!

J’arrêterai la scène sur cette phrase, cette scansion permettant à Mme A. de revenir sur son histoire. Aînée, elle avait eu le sentiment d’être complètement désinvestie par sa mère, à la naissance de sa soeur qui présentait une anomalie génétique. Fallait-il être « anormal » pour attirer l’attention maternelle ? Je rapprocherai ce contenu la première phrase énoncées par Michel lors du premier rendez-vous avec la famille: «  je ne suis pas une flèche ».

Le transfert paradoxal communiquait aux analystes un sentiment de ne pas exister. La famille semblait figée dans des positions où chacun essaie de se débarrasser de son sentiment de ne compter pour personne, en le faisant éprouver à d’autres. En même temps chacun voudrait bien avoir d’autres liens, mais le poids de la répétition est plus fort, d’autant plus qu’elle se situe à l’intersection de l’histoire des deux familles d’origine, que je ne reprendrai pas ici plus en détail, pour des raisons de confidentialité. Le jeu analytique change la donne, permettant à la séance de transformer la paradoxalité et le sentiment de non-existence en un mouvement de la symbolisation, qui nous mène à lier ce qui advient en séance, ici et maintenant, à la construction d’une histoire familiale, très différente d’une biographie. Ce que nous privilégions c’est le processus associatif, le jeu des identifications et des affects, qui fait que la réalité historique devient une histoire, au double sens du terme, narratif et temporel. Le processus d’historisation, trouve ainsi à se mettre en relation au jeu figé, qui coince cette famille dans la paradoxalité.

Créer un espace de jeu c’est ici faire émerger une expérience de reconnaissance mutuelle, générant de la tiercéité dans cet espace du jeu auquel chacun participe, qu’il joue ou pas. Il sert de transition vers un processus d’élaboration, avec des familles qui peuvent sembler au départ inaccessibles, figées dans des identifications aliénantes. La sortie de la paradoxalité tient au fait qu’une famille peut sentir  que d’autres jeux sont possibles, que ceux qui témoignaient de l’empêtrement de chacun dans une histoire familiale, qui n’avait pas trouvé d’autre expression que la répétition agie.