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René Kaës et le travail en séance groupale-familiale

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Le bien-être et le processus d’autorité

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Analyse de la pratique un outil précieux pour le soin
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Rapport du congrès

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Dynamiques et souffrances institutionnelles

André Carel, Traiter la crise institutionnelle : du dedans et du dehors

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Le traumatisme dans l’institution et dans la famille

Extraits de l’intervention de Marie Dominique Amy

Extraits de l’intervention de Véronique Lemaître

Extrait de l’intervention de Janine Altounian

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Paradoxalité-transitionalité

Extraits de l’intervention de Steven Wainrib

Congrès 2008
Les formes de l'amour en famille et l’incestualité

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Congrès 2007
Le narcissisme et ses dérives

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Congrès 2006
Le sacrifice

Colloque 2006
Clinique du transfert familial

Congrès 2005
Peut-on survivre en protection de l’enfance ? Travail clinique et social

Congrès du 16 et 17 octobre 2010
Le Traumatisme dans l’Institution et dans la famille

Transmission des traumatismes et vécu périnatal (extraits)
Véronique Lemaître

Introduction

La grossesse et l’accouchement imposent à la femme enceinte un remaniement identitaire. S’y jouent à la fois des modifications corporelles, temporaires et définitives, et une transformation de l’expérience et de la représentation des frontières entre soi et l’autre (deux en un, l’une expulse l’autre, un pénis habite le ventre de la femme…). Le groupe familial qui pourrait servir de référence stable pour élaborer ces métamorphoses en est lui aussi transformé (il doit faire de la place pour un nouveau membre, et intégrer les alliances avec d’autres familles). Pour chacun des membres il s’agit de remettre en question sa place dans la suite des générations et son identité sexuée, ce qui réactive intensément les conflits pulsionnels infantiles. Ces mutations identitaires sont toujours associées à la confrontation au risque vital qui menace la mère comme l’enfant dans cette aventure: l’angoisse habituelle, légitime et protectrice, qui a valeur d’angoisse signal comme le décrit bien Sylvain Missonnier, peut toujours laisser brutalement place à l’effroi. Ainsi sont réunies les conditions pour que cette expérience soit potentiellement traumatique.

La question se pose de l’articulation entre l’histoire préalable de la femme et un éventuel effet d’après-coup du traumatisme obstétrical. Il s’agit autant de sa dimension somatique (dystocie, hémorragie) que du vécu subjectif de la grossesse, de l’accouchement et de la rencontre avec le nouveau-né. Les travaux de Monique Bydlowski étayent cette hypothèse en confirmant que l’écoute psychanalytique proposée à la femme enceinte permet d’interrompre la chaîne de transmission transgénérationnelle des traumatismes obstétricaux. Je voudrais développer ici l’idée que le vécu périnatal douloureux de la famille, (et nous pouvons aussi questionner l’intérêt quasi traumatophile que nous portons aux choses de la naissance), peut être l’occasion d’une révélation d’évènements traumatiques antérieurs dont la remémoration et l’élaboration peuvent réorganiser le fonctionnement familial au bénéfice du bébé. Ce sera aussi l’occasion pour moi d’interroger la validité de ces cures quelquefois très brèves : sur quoi repose la capacité de la famille à retrouver son autonomie vis-à-vis du dispositif de soins proposé ? Sur quoi repose la résolution du transfert ?

J’évoquerai une situation clinique impliquant un dispositif de soins de plus en plus complexe au cours d'un travail familial seul (Little Big Man) Deux autres situations cliniques ont té évoquées au cours de cetter intervention. Pour des raisons déontologiques, elles ne figurent pas dans ces extraits.

L’histoire de Little Big Man a été rapportée il y a 10 ans, puis publiée dans « La grossesse, l’enfant virtuel et la parentalité » (p561-578). Il s’agit d’un petit garçon que j’ai rencontré lorsqu’il avait 9 mois parce qu’il n’avait jamais dormi correctement et était présenté comme le tyran de ses parents. J’y détaille le déroulement de la première consultation familiale au cours de laquelle le comportement du bébé m’a permis de nouer une alliance thérapeutique assez stable avec les parents pour qu’ils puissent s’engager dans un travail qui a duré environ un an, sous forme de consultations répétées à un rythme de 2 par mois, au moins au début. Le fil que nous avions retenu à l’époque pour comprendre les difficultés que rencontraient ces parents avec leur bébé était celui d’une dépression post-partum secondaire à un accouchement traumatique avec séquelles périnéales handicapantes. La perception par le bébé de la douleur de sa mère l’avait privé de la sensation d’être contenu en sécurité dans les bras de chacun de ses parents ; il avait développé des mécanismes d’autocontenance, favorisant chez lui une certaine avance de développement psychomoteur au détriment de la qualité du partage émotionnel que sa mère attendait, ce qui venait aggraver la souffrance dépressive de celle-ci. Alors que LBM mettait en scène dans ses jeux avec les objets l’impossible rencontre, sur un mode répétitif et sans partage ludique avec ses parents, j’ai proposé une traduction de ce jeu articulant les affects rageurs mobilisés par la déception et le désir de protection et ou de réparation du responsable de cette déception, qui leur succède. Le bébé a pu s’appuyer sur le courant empathique qui circulait entre nous quatre pour manifester à sa mère l’intérêt qu’elle attendait de lui, et donc transformer pour la première fois le regard qu’elle portait sur lui. Ce moment clinique illustre ce que Lebovici attendait de la consultation thérapeutique : il faut donner au bébé les moyens d’agir sur ses parents, ce qui, dans certains cas, vient alléger le poids des projections transgénérationnelles qu’il supporte, et restaurer un fonctionnement familial plus ouvert à la vitalité pulsionnelle.

Dans le cas de LBM le récit qui est fait des circonstances de la grossesse et de l’accouchement met en évidence la perception par la mère d’une rupture brutale au début du 7ième mois d’une grossesse idyllique : l’annonce par l’obstétricien d’une menace d’accouchement prématuré déclenche chez la jeune femme une angoisse massive qu’elle tente de contenir en exécutant à la lettre les conseils préventifs. L’immobilité qu’elle s’impose la confronte à ce qu’elle cherchait à éviter : la remémoration du récit par sa mère du moment de sa propre naissance, vécu comme une boucherie. Elle passe le dernier mois de sa grossesse à lutter seule contre l’idée que son fils sera trop gros pour passer à travers la filière génitale. La veille du terme l’accouchement se déclenche spontanément, le travail se déroule simplement jusqu’au moment de l’expulsion qu’elle ne peut pas réaliser. Se met en place le scénario tant redouté, répétant le vécu de sa mère : un forceps mutilant dont elle comprendra les mois passant qu’elle aura à en supporter les conséquences au quotidien jusqu’à l’intervention chirurgicale réparatrice, réalisable seulement après sa dernière grossesse !

On entend souvent dire que le récit des affres de la maternité entre femmes prend la même valeur que les récits militaires masculins, comme s’il s’agissait d’un rite d’intégration à la communauté du même sexe, nécessairement traumatique puisqu’il vise à sortir l’individu de l’enfance et l’identifier au parent de même sexe. Cette banalisation risque de nous faire oublier qu’ici le processus dépasse son but en laissant sur le corps de la femme des traces largement invalidantes. En arrière-plan de la répétition du traumatisme obstétrical se révèle au cours du travail analytique, la répétition d’un autre traumatisme qui apparaît après-coup comme fondateur de l’entente conjugale entre les parents de LBM : alors que nous sommes témoins au fil de nos rencontres de la transformation de la qualité des liens de tendresse au sein de la famille, la mère de LBM prend plaisir à me signifier mon échec vis-à-vis d’elle : la sensation qu’elle a d’être irrémédiablement blessée et mutilée reste irréparable …. jusqu’à ce que chacun des parents puisse se ressouvenir de l’effondrement que chacun a vécu au moment où, adolescent, il a pris connaissance d’une relation extraconjugale de son père.

Nous pouvons alors reconstituer la séquence : répétition du traumatisme, révélation du traumatisme antérieur, réparation et réaffiliation à un système de valeurs perçues comme plus organisatrices et protectrices : la peur que ressent la future mère de ne pas être capable de retenir son fœtus fait écho avec l’incapacité des grands-mères à retenir le père, laissant alors le champ libre aux tentatives de séduction de la fille vis-à-vis de son père, et à sa culpabilité, alors que le garçon voit s’invalider son effort pour contrôler sa vie pulsionnelle. Le bébé, qui laisse libre cours à son avidité, est vécu comme incapable d’incarner la figure masculine tendre, aimante et harmonieusement retenue, qui devrait réparer l’image ternie des grands-pères. Le vécu périnatal qui associe la douleur physique et morale exhibe une scène sexuelle violente et destructrice où la femme est enfermée dans un scénario masochique. C’est le déplacement de cette scène sur le lien mère-bébé qui révèle le traumatisme à la génération précédente. La façon dont je supporte au cours des séances mon impuissance à restaurer la fille blessée sans chercher à agir malgré tout, permet au petit garçon et à son père de manifester concrètement leur tendresse et l’amour qu’ils portent à la mère de LBM. Le couple peut alors formuler la crainte que ce traumatisme obstétrical vienne mettre en péril leur vie sexuelle ultérieure, ce qui signe leurs retrouvailles et la fin du traitement avec moi. Dans ce cas, la naissance du bébé apparaît comme un évènement crucial à partir duquel la famille rétablit les conditions d’un fonctionnement névrotique harmonieux pour les adultes favorisant l’établissement de bases narcissiques plus solides pour le bébé.

Conclusion

Les changements que nous pouvons percevoir dans la famille au long de nos interventions me semblent dépendre de notre capacité à supporter, et lier ensemble deux fils : l’un concerne l’effet traumatique de la naissance pour la famille, autant que pour certains de ces membres, l’autre suit le potentiel de vitalité que représente le nouveau-né, pour lui-même et pour le groupe familial. Le développement de la séquence répétition du traumatisme, révélation du traumatisme initial et réparation par les bons soins donnés au bébé s’appuie sur notre capacité à mettre en récit les effets des identifications empathiques avec chacun des membres de la famille. Pour le dire autrement, la qualité du « parexcitant » dépend de l’ajustement harmonieux des fonctions paternelles et maternelles, qui apparaissent comme indissociables. L’attention portée au corps du bébé, et à ses initiatives actives, ne prend sens que si la fonction parentale est rétablie dans sa double dimension du désir pour l’autre parent et de la protection de la famille et de l’enfant.

Références

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  • Freud S. Trois essais sur la théorie de la sexualité 1905, Paris, Gallimard, 1962
  • Laplanche J. Nouveaux fondements pour la psychanalyse, 1987, Paris, PUF
  • Lebovici S. Le nourrisson, la mère et le psychanalyste. Les interactions précoces.
  • Avec la collaboration de Stoléru S. 1983, Paris, Le Centurion
  • Lebovici, S. (1998) : L’arbre de vie, 1997, Eléments de psychopathologie du bébé, Toulouse, Erès, 1998, p 107-130.
  • Lemaitre, V. (2005) : “Les présupposés du concept de recours à l’acte : confrontation avec les données de la clinique périnatale » in La violence en abyme, sous le direction de C. Balier, Paris, PUF, p 23-59.
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  • Missonnier, S. La consultation périnatale, Eres, Toulouse,
  • Nathan T. Le sperme du diable Paris Puf 1988
  • Schaeffer J. Le refus du féminin 1997, Paris, PUF
  • Vasseur R. « Le bébé et le geste : importance des aspects biomécaniques et des points d’appui posturaux dans la genèse de l’axe corporel » Enfance n°3, 2000, 221-233
  • Vasseur R, Delion P ; Périodes sensibles dans le développement psychomoteur de l’enfant de 0 à 3 ans, Erès, Toulouse, 2010
  • Winnicott D. W. De la pédiatrie à la psychanalyse Paris, PUF, 1969
  • Winnicott D. W. La consultation thérapeutique et l’enfant, Paris, Gallimard, 1971
  • Winnicott D. W. « La créativité et ses origines » 1971, in Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975

Dr Véronique Lemaître, pédopsychiatre, psychanalyste, membre de la WAIMH francophone et du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale, praticien hospitalier au CHRU, Lille (59)