Congrès 2017
René Kaës et le travail en séance groupale-familiale

Plaquette

Congrès 2016
Le bien-être et le processus d’autorité

Gilles Catoire

Jeanne Defontaine

François Richard

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Analyse de la pratique un outil précieux pour le soin
Groupe, couple, famille, institution

Jeanne Defontaine

Paméla Frask

Bernard Voizot

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Visages de Narcisse, séduction et perversion

Albert Ciccone

André Carel

Congrès 2013
Paul Claude Racamier, une pensée vivante pour la clinique dʼaujourdʼhui

Simona Taccani

M. Hurni et G. Stoll

Jeanne Defontaine

André Carel

L’esprit des soins

G. Catoire

P.  Sainte Marie

B. Voizot

Rapport du congrès

Congrès 2012
Construire ensemble. Liens premiers, familles, institutions

Pierre Delion

Gilles Catoire

Dominique Amy

Véronique Lemaitre

Rapport du congrès

Congrès 2011
Dynamiques et souffrances institutionnelles

André Carel, Traiter la crise institutionnelle : du dedans et du dehors

Congrès 2010
Le traumatisme dans l’institution et dans la famille

Extraits de l’intervention de Marie Dominique Amy

Extraits de l’intervention de Véronique Lemaître

Extrait de l’intervention de Janine Altounian

Congrès 2009
Paradoxalité-transitionalité

Extraits de l’intervention de Steven Wainrib

Congrès 2008
Les formes de l'amour en famille et l’incestualité

André Carel

Congrès 2007
Le narcissisme et ses dérives

Maryse Lebreton

Congrès 2006
Le sacrifice

Colloque 2006
Clinique du transfert familial

Congrès 2005
Peut-on survivre en protection de l’enfance ? Travail clinique et social

Congrès du 15 et 16 octobre 2011
Dynamiques et Souffrances institutionnelles

André Carel
Traiter la crise institutionnelle : du dedans et du dehors

Introduction

Le concept de crise désigne selon le Robert, « un changement subit et généralement décisif, en bien ou en mal »; « subit » c'est à dire soudain mais aussi subi; « décisif » au sens de décider de l'avenir et d'appeler une décision. Une telle crise est signal de changement dont la forme oscille entre deux polarités, la progrédience et la catastrophe. La décision va de l'attention vis à vis de la mutation en cours (une telle attention est un travail complexe) à l'intervention sous la forme appropriée.

La vie psychique d'une institution, quel qu’elle soit, est parsemée de crises, sources de dynamisme lorsque le travail institutionnel en reconnaît les manifestations, et cherche à les comprendre et les transformer du dedans. Mais d'autres fois, la crise déborde les capacités de métabolisation de l'institution, la détresse-désaide requière alors une action spécifique du dehors et sollicite l'aide d'un prochain secourable.

Quelles aides l'approche psychanalytique de l'institutionnel peut-elle apporter, du dedans et du dehors ? J'aborderai ce très vaste questionnement en le focalisant sur la clinique des souffrances narcissiques de et dans l'institution (SNI) de soins. Mais comment définir de telles SNI, quelles hypothèses métapsychologiques permettent de les inférer à partir de la clinique, quels sont les axes organisateurs des dispositifs analysants qui pré conditionnent leurs transformations ?

Cependant, la formulation d'hypothèses de travail clinico-théoriques pertinentes doit prendre en considération l'hyper complexité des faits psychiques institutionnels, laquelle confronte le clinicien, le thérapeute, le chercheur à ce que R. Kaës désigne comme l'inextricable (1987, L'institution et les institutions. Etudes Psychanalytiques R. Kaës et al, Dunod, Paris), soit « l'enchevêtrement complexe de composants, de niveaux et de logiques interférents...au sein d'un phénomène ... cependant unifié et unifiant ». Il ajoute que l'espace institutionnel « s'articule par la voie de l'étayage à ses deux bordures hétérogènes : la bordure biologique et la bordure sociale ».. dont l'expérience soutient la relation d’inconnu. Le narcissisme sera notre fil rouge pour explorer ce labyrinthe bien qu'il soit lui-même un écheveau processuel.

Souffrances narcissiques dans et de l'institution

La prise en considération de la complexité du narcissisme a été renouvelée par les approches psychanalytiques convergentes de la groupalité, de la familialité et des liens premiers.

Le narcissisme, en tant que sentiment, image, investissement (amour et haine) et estime de soi, se développe et s'altère selon une processualité épigénétique au sein de l'intersubjectalisation (ensemble des processus mutuels asymétriques relatifs à l'identification, l'investissement et la connaissance entre sujets). Le sujet advient, la subjectivation s'effectue par, notamment, la médiation de l'objet-autre sujet, de son groupe famille et de leur environnement socio-culturel. Le narcissisme est la propriété émergente de cet ensemble processuel ; il est co-narcissisation, pour le meilleur et pour le pire. Les concepts de « contrat narcissique » (P.Aulagnier) et de » pacte dénégatif « (R. Kaës)- ou pacte de négativité pour signifier la diversité des formes du travail du négatif qui sont engagées dans ce pacte générationnel – rendent compte de cette dynamique.

Du fait de l'intersubjectalisation, »l'inconscient est polytopique, il s'inscrit plusieurs fois et de manière différente dans des espaces différents » (R. Kaës 2010 in L'expérience de groupe, Approche de l'œuvre de René Kaës, M. Pichon et al, Dunod Paris, p 39)

Une part importante du travail de psychanalyste relatif à la SNI relève de cette assertion car elle permet de développer une attention multi modale (écoute, regard.)et partagée entre tous les espaces psychiques, d'égale importance, dans lesquels les matériaux inconscients sont déposés en attente de leur meilleure transformation.

La souffrance narcissique dans et de l'institution soignante contient donc les traces mnésiques des souffrances narcissiques de chacun des sujets ( les patients et les soignants ainsi que le personnel administratif et technique ) qui la compose et de leurs groupes d'appartenance antécédents ; traces qui ont vocation à réminiscence en après-coup, à l'occasion de la mise en résonnance entre les psychés singulières et les appareils psychiques de groupement, notamment celui propre à l'institution .

Ainsi la SNI est un ensemble hyper complexe dans lequel le clinicien aura tout d'abord et parfois à jamais, les plus grandes difficultés pour en repérer les composantes enchevêtrées puisque les symptômes et les processus inconscients de la souffrance narcissique relèvent d'un travail en réseau qui articule les dimensions individuelles, familiale, institutionnelle et groupale ( relative aux groupes qui composent l'institution).Néanmoins, l'expérience montre que le travail institutionnel, « dedans et dehors », peut produire des changements minimes mais significatifs, même si les ressorts de ces transformations nous restent largement inconnus, ne serait-ce que parce qu'elles sont pour beaucoup le fruit de l'activité préconsciente de chaque sujet, activée par la co-associativité groupale . Mais peut-on transformer la perversion narcissique ?

La perversion narcissique (PN)

La PN est une forme de souffrance et de défense narcissique multidimensionnelle: subjectale, familiale, groupale, institutionnelle.

Je choisis d'étudier ici cette forme de la souffrance institutionnelle car elle est plus souvent impliquée qu'il n'y paraît dans l'éclosion et la pérennisation de la crise ainsi que dans la difficulté d'en transformer les données malgré les études magistrales que PC Racamier nous a léguées. (1992 Le génie des origines. Psychanalyse et Psychose, Payot, Paris)

PC Racamier en a tout d'abord exploré les formes majeures dommageables pour le sujet, la famille et l'institution puis dans un temps ultérieur il a lancé l'idée que la PN pouvait émerger à la limite des fonctionnements mentaux ordinaires, en période de mutation.

Dans la même perspective je pense que toute institution, y compris donc les institutions psychanalytiques les mieux aguerries, se développe au risque de la PN par l'entremise d'une personne ou d'un petit groupe, avec la complicité de déni de la communauté de travail. Peut-on en traiter, en interne, les formes émergentes avant que la destructivité de la PN ne suscite des vécus de catastrophe et constitue une menace réelle sur la pérennité de l'institution, situation clinique qui motive alors la demande d'une intervention psychanalytique « du dehors » puisqu'elle a débordé les capacités internes d'élaboration ?

Après PC Racamier je souligne un fait clinique important : l'institution suffisamment bonne, c'est à dire créative en dépit des et grâce aux multiples turbulences générées par sa tâche primaire – soigner des patients difficiles et leurs familles – voudrait croire qu'elle est a priori préservée alors qu'elle est vulnérable dans la mesure où elle suscite inévitablement l'envie et donc l'attaque de la part de tout un chacun, pour peu que les traces de sa propres souffrance narcissique identitaire soient réactualisées en après-coup par diverses conjonctures de la dynamique institutionnelle . Un tel fait est cependant porteur d'espoir puisqu'il donne à penser que les ressources sont là, potentiellement disponibles pour repartir de l'avant, au moment où les actions psychiques de la PN avaient fini par convaincre chacun et le groupe du contraire et par faire éprouver d'obscures sentiments d'inanité et de désinvestissement sous les formes rageuses ou désabusées : « I would prefer not to .. », j'aimerais mieux pas, disait Bartleby, le personnage de la nouvelle éponyme de H Melville .

Les conjonctures institutionnelles de la PN

Elles sont multiples mais certaines paraissent plus fréquentes.

Le changement de gouvernance, lorsqu'il est soudain, mal négocié, inadéquat par rapport à la tâche primaire, soigner, est une conjoncture explicite qui occupe le devant de la scène, surtout lorsque le changement dénie la valeur de l'expérience et des références acquises au long des années par la communauté d'histoire et de destin construite dans l’institution. L'évidence de l'origine, extérieure au champ du soin, de l'attaque narcissique institutionnelle mobilise des réflexions et des actions politiques justifiées par les enjeux de pouvoir qu'elle révèle. Cependant une telle évidence peut aussi occulter d'autres enjeux, inconscients ceux-là, au niveau des sujets singuliers comme au niveau de « l'appareil psychique de groupement » (R. Kaës). La problématique du pouvoir, de l'ordre du politique, entre en effet en résonnance avec celle de la puissance, de l'ordre du psychique de telle sorte que les abus de pouvoir du politique réactualisent les traces mnésiques inconscientes d'évènements psychiques sources d'abus narcissique restées non métabolisées dans l'histoire à divers niveaux : ceux du sujet, de la famille, de l’institution. L'oscillation impuissance / toute puissance des temps premiers resurgit alors dans l'actuel d'une souffrance dont l'inscription dans l'histoire subjectale et inter subjectale est réfutée au profit d'une causalité purement extérieure, « objective « qui paraît innocenter les sujets mais qui dans le même temps les dépossède de leur agentivité. S'ils n'y sont pour rien alors ils n'y peuvent rien. Cette position de détresse et de passivité les rendent vulnérables aux entreprises de prédation narcissique de ceux qui, profitant de cette aubaine vont chercher à colmater leurs propres défaillances au détriment d’autrui.

D'autres fois , le changement invoqué comme source de souffrance est minime, voire mieux encore si l'on peut dire, il constitue une avancée reconnue par la plupart des soignants au terme d'une réflexion approfondie, à l'exception d'une personne ou d'un petit groupe qui s'érige en censeur impitoyable de l'action soignante au nom des idéaux qu'elle est supposée trahir et de la transgression qu'elle est censée opérer au regard du surmoi collectif, au nom des menaces que cette action ferait peser sur les patients . L'emprise, la séduction, la disqualification, la culpabilisation et le trouble de pensée opérés par de telles influences génèrent, lorsqu'elles se répètent, une réaction thérapeutique négative groupale, comprise comme confirmation des prophéties énoncées. Le narcissisme groupal est en berne. Le « noyau pervers narcissique » qui désigne dans le vocabulaire de PCR la personne ou le petit groupe producteurs de tels agirs, paraît avoir réussi son attaque narcissique groupale. C'est alors que l'intervention extérieure peut être requise à moins que le groupe ne fasse rebond après avoir touché le fond.

Une troisième conjoncture retiendra notre attention car elle est souvent à l'origine de la crise institutionnelle. Elle active le risque de souffrance en perversion narcissique. L'institution est confrontée au départ d'un ou plusieurs membres de l'équipe qui pour des raisons diverses n'ont pas toutes la même charge émotionnelle : départ à la retraite, décès, démission, longue maladie. Leur remplacement est incertain, retardé, chaotique. Les partants ont occupé, d'une manière ou d'une autre une position de fondateur. Les successeurs, plus jeunes et moins enracinés, mettent du temps à se sentir et à être ressentis comme légitimes dans leurs nouvelles places et fonctions. Le fantasme d'usurpation perdure suscitant de nouveaux départs précipités. Les soignants tendent à se représenter, dans la mythopoïèse groupale, comme un groupe fraternel après le meurtre du père de la horde primitive, menacé par la vacance du pouvoir ou par un coup d'état .La coïncidence avec des changements administratifs imposés accroît le climat de suspicion entre les personnes et le clivage entre les groupes de professionnels .La réalisation de la tâche primaire, soigner, devient plus ardue surtout si les situations cliniques difficiles augmentent en quantité et en intensité . Dans ce climat dépressif, la culpabilité, la honte et l'angoisse devant l'avenir prennent le dessus sur le plaisir de travailler ensemble. Le contrat narcissique qui fédérait les générations successives et assurait la transmission-transformation de l'héritage institutionnel, est entamé car la fonction de portage (fonction phorique) des valeurs partagées manque de bras en quelque sorte.

De plus, le travail de deuil des anciens qui sont partis, concomitant du travail de nativité en quoi consiste l'accueil des nouveaux, mobilisent de grandes quantités pulsionnelles, libidinales et destructives, qui finissent par être non intricables et par déborder l'appareil psychique groupal qui passe en régime traumatique. Les conditions sont réunies pour que se réactualisent les matériaux relatifs au temps des commencements et des recommencements successifs de l'institution et de chacun des sujets du groupe. Ors ces temps originels sont rarement indemnes de péripéties de toutes sortes : improvisation pionnière idéalisée et chaotique, approximation instituante plus ou moins transgressive, intensité pulsionnelle plus ou moins violente et /ou incestuelle, proclamation de compétence plus ou moins fondée, la liste n'est pas close. Ces temps originels, à forte potentialité traumatique, font l'objet d'un travail du négatif et de constructions défensives dont la qualité est très variable en regard des nécessités de la croissance psychique des sujets et du groupe.

Les changements dans les temps présents de l'institution réactualisent en après-coup générationnel-institutionnel la dimension traumatique des temps premiers de l’institution. On peut parler de névrose traumatique ou de traumatose institutionnelle selon le degré de désorganisation générée par l'après-coup. Lors de l'intervention psychanalytique « du dehors » la question des modalités selon lesquelles s'effectue le travail de narration et d'historisation en séance en adéquation avec les formes du traumatique réminiscent va être de la plus haute importance.

Une trilogie défensive anti catastrophe : paradoxalité fermée (PF), perversion narcissique (PN), incestualité (I) . Essai d’épigénèse.

L'expérience de la catastrophe, entendue comme forme majeure et extensive du traumatisme, au-delà de la psyché du sujet singulier, n'est accessible à des effets de transformation qu'à travers les réminiscences qu'elle induit dans la rencontre intersubjectale au sein d'un dispositif analysant approprié où la personne de l'analyste, quel que soit le format technique du traitement psychique mis en place ( avec une personne, un couple, une famille, un groupe, une institution ) est engagée dans des mouvements émotionnels et fantasmatiques de grande intensité, à des agirs personnels, à des expressions du corps propre qui échappent pendant un certain temps à son entendement .

L'analyste subit d'abord les effets de transfert-exportation-dépôt en lui des émotions de détresse-désaide non métabolisées jusqu'alors, ou si peu; il chemine dans le brouillard en trébuchant, il voue aux gémonies , plus que de coutume, le patient, le groupe et son métier jusqu'au jour où émerge, après moult moments d'auto analyse préconscients pour l'essentiel, la pensée que ses tumultes intérieurs constituent le fondement d'un partage des affects et la source d'une reconnaissance mutuelle qui font le lit, plutôt le berceau, de l'intersubjectalisation et de la connaissance de soi et de l'autre aux formations de l'inconscient »polytopique » encryptées dans de multiples espaces qui s'entrouvrent désormais à la transformation des vécus matriciels de la catastrophe et des processus défensifs de survie que les sujets et les groupes ont dû co-construire .

Je propose, à partir de l'expérience en divers dispositifs, les linéaments d'une épigénèse de la trilogie défensive PF, PN, I, dans l'espoir qu'elle puisse éclairer le travail de l'analyste en institution, « du dedans et du dehors ». Je vais étayer ma réflexion sur le modèle traumatique-catastrophique qui, S. Freud en avait fait l'observation, offre une meilleure chance d'intelligibilité pour lui-même et par extension pour des situations cliniques chroniques et sans évènement repérable.

La disparition d'objet, corrélative de l'apparition d'objet, est considérée ici comme un paradigme utile pour penser un originaire théorétique, autrement dit une mythistoire, au conditionnel antérieur: « il aurait été une fois... ». Disparition pour désigner toute forme de perte, apparition pour désigner toute forme de venue, d'objet et d'idéal qui en tient lieu. Dans la famille comme dans l'institution, se répètent et se reconfigurent au long des cycles de leur existence, comme je l'ai déjà évoqué, l'intrication du travail de deuil originaire et du travail de nativité. Ces temps-là des commencements, y compris celui du traitement psychique, est donc l'occasion privilègiée des rééditions en après coup de ce qui a eu lieu mais est resté en souffrance de symbolisation.

Lorsque la souffrance de la psyché - je postule que les processus relatifs à la groupalité psychique, celle, intrapsychique et celle du groupement familial et institutionnel sont suffisamment du même ordre pour envisager une étude qui leur soit commune - dépasse un certain seuil d’intensité, il s’avère que trois lignes défensives sont successivement mis en place.

La première est intra psychique : le déni et le clivage tendent à effacer, en les rendant « in advenus » (PC Racamier) les matériaux que l’associativité pourrait remettre en contact avec le noyau douloureux (alors que le refoulement les conserve dans l’inconscient après séparation de l’affect et de la représentation).

La seconde est inter psychique : la projection- exportation, dans un autre appareil psychique, singulier ou groupal, de ce qui continue, malgré les opérations de niveau 1, à déborder .Cette mise hors de soi est une forme du lien ( type mère-bébé) à l’autre à qui est confié la tâche de métaboliser l’excès, en trop ou en trop peu, source d’excitation potentiellement persécutoire. Si l’autre, le groupe des autres ne parvient pas suffisamment, du fait de la précarité de sa fonction alpha (un ensemble lui aussi complexe de processus) et de son propre déni, le trajet pulsionnel promoteur, à l’ordinaire, d’intersubjectalisation, ne peut se déployer. Le dénié-clivé –projeté parait être évacué, en fait il fait retour à l’envoyeur, le sujet en détresse, chargé en plus de la détresse de l’autre. Une boucle amplificatrice s’installe.

D’où la nécessité d’une troisième ligne, nommé verrouillage par PC Racamier, destiné à empêcher le retour du projeté. Il s’agit cette fois de procéder à un clivage entre soi et l’autre, associé à un déni de sa valeur, de ses origines, de sa vitalité pulsionnelle, sous des formes variables. S’y ajoute un déni de la valeur du lien lui-même. Il en résulte une désobjectalisation (A. Green), plus encore une désintersubjectalisation, une désubjectivation, un désengendrement.

Cet ensemble de déliaisons, s’il protège quelque peu de l’intensité douloureuse, présente l’inconvénient majeur de soustraire au système des liens, intra et intrapsychique, de grande quantités pulsionnelles et donc d’entretenir et d’aggraver le fond mélancolique post traumatique. Il s’agit alors, pour les sujets et le groupe, de trouver les moyens de recréer du lien et de la vitalité pulsionnelle malgré tout.

C’est dans ce contexte que se développe la trilogie défensive - PF, PN, I. Je m’attache ici à argumenter la solidarité processuelle de ces trois ensembles défensifs qui se déploient dans la groupalité du sujet singulier, dans l’appareil psychique familial et aussi dans le groupement institutionnel, en réponse à la souffrance.

Cependant je n’oublie pas les différences entre ces différentes groupalités et les enjeux qu’elles mobilisent, mais je suis sensible au fait que la famille comporte une dimension institutionnelle, en raison de son inscription dans le champ sociétal qui lui confère, notamment certaines taches primaires (transmettre la vie, les valeurs, les biens, etc.) et que l’institution tend à se familialiser.

La paradoxalité, dite fermée (PF) aliénante, opposée à la paradoxalité ouverte (PO) transitionnelle, peut être considérée comme une tentative pour concilier deux besoins et désirs complémentaires fondateurs de la subjectivation et du narcissisme dans l’intersubjectalisation : être ensemble et séparés ; être semblable et différent ; être soi seul et en lien avec l’autre, le tiers, le groupe des autres. Le narcissisme des petites différences est d’abord une satisfaction : « Grâce aux petites différences, j’ai le plaisir de me sentir un sujet singulier, original et corrélativement, je suis assez semblable pour me reconnaitre en l’autre et lui en moi. » .Mais nous venons de voire que, dans certaines configurations cliniques, l’expérience de la catastrophe transforme l’autre, le groupe des autres en entité antagoniste de soi, en étranger radical à soi. Les petites différences deviennent anti narcissiques car elles sont interprétées comme le signe de la destructivité potentielle de l’autre pour soi, dès le temps des commencements : temps de la naissance dans la famille, temps de la fondation de l’institution, temps de la contiguïté entre fin et commencement. Dans le désordre de l’après -coup, la temporalité et la causalité subjectives inconscientes, l’ordonnancement des faits psychiques prennent une autre configuration : un nouveau arrive qui tue l’ancien ; il va mourir à son tour sans délai ; le temps qui passe entre la naissance-renaissance et le décès- déclin se précipité. La temporalité elle-même devient paradoxale, confuse ou en inversion générationnelle ou figée-précipitée et tend alors à être abolie : la famille, l’institution se présente et se représente comme « sans histoire ». Dès lors la conflictualité vivante soi-autre, la rythmicité liaison –déliaison s’altèrent puisqu’il n’y a pas de temps pour déployer les processus. Le lien paradoxal, inter et intra psychique, s’instaure avec ses doubles liens, frappés d’interdit de penser-perlaborer la contradiction, sous formes d’agirs en simultané : le oui et la non au lien, la séduction et l’abandon, la rencontre et la séparation, et bientôt ni l’une ni l’autre solution : la conflictualité ne peut trouver de solution de compromis équilibré et dérive du côté du dilemme, douloureux car sans efficience pour résoudre le problème. Pour fuir la conscience de cette réalité, le confusionnement s’installe, les valeurs se déqualifient (la liaison devient ligature et intrusion, la déliaison devient rupture et laisser tomber, etc.). La PF génère une nouvelle forme de souffrance. Mais il ne faut pas oublier qu’elle est une tentative de résoudre une conflictualité soi- autre devenue folle ou maligne, et qu’elle est potentiellement historisable. Cependant, dans les formes sévères de souffrance dans les liens, la PF ne suffit pas et doit s’adjoindre la PN pour empêcher le retour sur soi de la destructivité de l’autre : celle qui est supposée là ou perçue en l’autre, celle de soi projetée en l’autre, destructivité qui a eu lieu dans un temps antérieur du lien soi-autre et fait réminiscence.

La PN contribue à la tentative de sauvegarde narcissique, j’y reviens, en ajoutant à la PF une systématisation du déni, à des degrés variables, de l’autre, sa valeur, son autonomie, son origine voire son existence subjectale. L’autre ne doit plus être un objet –autre sujet, il devient un ustensile. La disqualification de l’autre vise à réduire sa dangerosité. Les procédures en sont diverses mais sont toutes des agirs et des faire agir : séduction narcissique séductrice et non séduisante, idéalisation outrancière, mystification, confusion du vrai, du faux et du faire semblant, intimidation dénigrement harcelant, etc. L’autre en vient à se ressentir effectivement comme inapte à reconnaitre ce à quoi il est assujetti, comme coupable de ce dont il est innocent, comme complice de la prédation narcissique qui lui est imposée, et ce d’autant plus qu’il est en position de dépendance, de par son âge, son statut, sa vulnérabilité.

Une propriété commune à de telles procédures est le déni de la valeur des différences (identitaire, sexuelle, générationnelle, culturelle, entre les formes de l’amour – affectueux, amoureux, amical, entre les formes des instances méta, le SM-IM bienveillant et celui, malveillant) et la valeur de la différentiation par degrés, par des transitions, par du transitionnel, pour la croissance psychique : c’est le tout pareil ou bien le tout ou rien. La topique intersubjectale n’y échappe pas. L’espace intime n’est plus le jardin secret de la confidentialité, il doit être transparent ; l’espace public, n’est plus connu et connaissable, il devient secret et ses règles sont occultées ; l’espace privé n’est plus le lieu et le temps de l’échange et de l’élaboration des conflits entre l’intime et le public , avec tact et discrétion, il se réduit en peau de chagrin.

La PN, recrutée pour traiter la menace que l’autre est supposé exercer sur le narcissisme de soi et / ou du groupe (famille, institution, etc.), a des effets secondaires redoutables. L’autre ne peut plus être le prochain secourable avec qui se nouent des pactes de co narcissisation. Les alliances négativistes qui cherchent à en tenir lieu ne font que masquer l’antagonisme soi-autre et la mélancolie froide sous- jacente installée au décours de l’expérience de catastrophe. En disqualifiant l’autre et le secours qu’il aurait pu lui apporter, le sujet scie la branche sur laquelle il est assis .Il se prive des ressources pulsionnelles de l’autre et du groupe. Il croyait triompher alors qu’il augmente sa mélancolie et son désarroi narcissique. D’où la nécessité de la troisième composante de la trilogie défensive, l’incestualité.

On se rappelle que l’I peut se définir, à la suite des travaux de PC Racamier, comme un ensemble d’agirs, de faire agir, d’interagirs, équivalents de l’inceste mais sans le passage à l’acte sexuel .L’incestualité est donc à différencier du registre du fantasme incestueux dont le refoulement dans l’inconscient s’est effectué par l’action psychique du surmoi-idéal du moi bienveillant de qualité post œdipienne , lequel régule la pulsionnalité. Dans l’incestualité, le surmoi-idéal du moi est devenu malveillant, anti croissance du moi et du lien. Ce surantimoi-idéal grandiose et / ou nihiliste est anti lien pulsionnel intersubjectalisant sous ses dehors séducteurs voire maffieux (« tout est permis ; les interdits sont pour les autres, soit un Richard III !).La pulsionnalité, source de liens et de plaisir, doit être contre investie au profit de son succédané, la co excitation, plus ou moins généralisée. Les agirs incestuels ont cette fonction de pseudo pulsionnalité, sans le trajet intersubjectal. De fait elle mime le sexuel, éradique la tendresse, la créativité et promeut en sourdine une destructivité déliée. Là encore la solution défensive incestuelle échoue à colmater la souffrance narcissique et accroit, au bout du compte, le risque de la répétition de la crise, en catastrophe.

Les trois composantes de cette trilogie ont en commun le déni de la temporalité subjective, un déni contagieux qui gagne facilement l’espace de la cure, au sens large du terme, lieu du traitement, de la transformation. A son tour le soignant est atteint par l’absence de profondeur temporelle, par le « sans histoire ». Alors même qu’il est confronté à un grand charivari d’agirs dans l’actuel, il est sommé en urgence de trouver des solutions, dans le brouillard, sans disposer encore d’éléments de sens et en méconnaissance de l’histoire .Quand bien même le soignant dispose de récits évènementiels, une attention prématurée à leur égard provoque une reviviscence hallucinatoire de l’expérience traumatique, invitant alors à placer de tels énoncés en latence contre transférentielle.

Une telle trilogie défensive, étudiée ici dans sa forme accentuée, se présente aussi sous des formes atténuées qui sont alors à la limite du fonctionnement ordinaire-normal. Le clinicien averti de cette diversité et de la processualité défensive qui la génère, est en meilleure position pour la reconnaitre et la transformer, « du dedans et du dehors ».

Transformer du dedans

Peut-on, dans sa propre institution, modifier ces formes de souffrance narcissique, choisies comme modèle pour la réflexion, et comment ? Je vais tenter de répondre sur le mode partiel, voire pointilliste, en évoquant quelques situations dans lesquelles j’ai été impliqué en personne, d’une manière ou d’une autre. Mais, au-delà de ces exemples, la question est d’une grande importance praticienne si l’on admet que toute institution rencontre une telle problématique. Il s’agira de savoir si l’on peut penser des actions psychiques, sinon préventives, du moins assez précoces pour atténuer l’impact de la défense en perversion narcissique sur l’homéostasie groupale.

Je vais me focaliser sur ce fait institutionnel : une personne ou un petit groupe, « le noyau », par ses agirs (y compris ses agirs de parole), disqualifie subrepticement un groupe dans l’institution ou l’institution tout entière qui met un temps long pour commencer à s’en rendre compte.

Première situation

Dans le dispositif dont je suis responsable en service public, un soignant qualifié et expérimenté se met à récuser divers changements envisagés de méthode et de dispositif, au nom de la nécessité d’y réfléchir davantage car passer par l’acte, réaliser le projet, serait passer à l’acte et trahirait les références théoriques partagées, déclarées intangibles .Pendant un temps assez long, le groupe et son responsable acquiescent à cette démarche qui rencontre un écho certain en nous malgré que le projet paraisse à la plupart de qualité suffisante pour le mettre en œuvre et le corriger si besoin, en cours de route. Mais peu à peu le débat et le projet paraissent s’enliser, nous nous déprimons et nous sommes tentés par le renoncement négativiste. D’ailleurs sommes –nous, capables d’entreprendre, suis-je à la hauteur de ma responsabilité ? Ce moment durable de douleur narcissique est redoutable puis précieux lorsqu’ il ouvre à la perception que le soignant en question traite sa propre difficulté narcissique à investir le changement, lequel suscite l’envie, désir et attaque confondus, et la disqualification de la valeur des promoteurs du changement.

Je me fais l’hypothèse que ce soignant est empêché de souscrire au projet par une part surmoïque trop sévère, malveillante, anti croissance, et qu’il pourrait être soulagé de son dilemme si son surmoi bienveillant, ouvert au changement, était étayé par mon propre surmoi mis à mal jusqu’alors. Je me permets d’exercer une autorité plus ferme et tranquille. D’une part, je décide de mettre en place le projet. D’autre part je demande au soignant de veiller à ce que ses propos critiques ne soient blessants pour personne ! Nous allons entrer dans une période tout à fait différente : le soignant accepte, visiblement apaisé, une mise en latence de sa désapprobation. Le groupe retrouve da dynamique et le projet sera mis en œuvre, avec les vicissitudes d’usage.

L’action psychique efficiente a porté d’abord sur la reconnaissance du narcissisme négativiste – rien n’a de valeur, sinon l’idéal – qui devenait commun et mélancolisait le groupe. Puis, par la médiation d’un exercice plus approprié de mon autorité, j’ai réhabilité, en quelque sorte, le surmoi bienveillant post œdipien, le mien, le sien et celui du groupe, et réduit les prétentions du petit tyran qui sommeille en chacun de nous et qui figure le surantimoi : une cure du surmoi singulier et collectif. Je m’étais abstenu, plus encore interdit d’explorer les motifs intimes et l’histoire personnelle de ce soignant. La crise n’avait pas non plus fait l’objet d’une mise en histoire institutionnelle.

Seconde situation

Notre équipe intervient dans la maternité d’une clinique, dans le cadre d’un contrat de celle-ci avec le service public. Pendant plusieurs années, le temps disponible pour les soins est notoirement insuffisant et les plaintes de mes collègues sur les difficultés rencontrées sont mises à ce compte. Puis le contrat est plus généreux en temps et permet à chacun de mieux travailler .Mais assez vite, les plaintes reviennent, centrées sur la personne cadre de santé dans la clinique, discrètes mais persistantes. « C’est pas simple de travailler avec cette personne » me dit-on sur le mode allusif. Je me demande tout d’abord ce qui revient à notre propre inadéquation aux exigences de l’institution-maternité, à la psychopathologie qui s’y traite, au rythme des entrées et des sorties. Puis, peu à peu je prends conscience, grâce à l’examen minutieux, au cours de nos réunions d’élaboration de la pratique, des dysfonctionnements auxquels nous sommes mêlés, du fait d’un certain nombre d’agirs de la personne cadre de santé en maternité. Incitations à transgresser les règles établies : merci de parler avec la puéricultrice qui déprime ; allez voir cette accouchée qui n’est pas averti ; ce n’est pas la peine de rester, il n’y a personne qui ait besoin de vous. Confusionnement dans l’organisation des tâches en commun. Discrédit subreptice de l’efficience de notre travail, etc.

Il n’est pas facile de faire face à de tels agirs, qui ne relèvent pas de notre action contractuelle spécifique, soigner les patients et qui se produisent dans une institution qui n’est pas la nôtre. Et pourtant nous sommes impliqués dans ce dysfonctionnement qui nous fait souffrir au point de générer de récurrentes envies d’arrêter .Que faire ?

La première action consiste, là encore, à bien identifier la problématique en question, à reconnaitre qu’elle appartient au champ de la perversion narcissique. Il s’agit de dévoiler les agirs au sens de lever le voile du déni en commun qui, pendant un si long temps nous avait, moi le premier, rendus inattentifs à ce qui se mettait en agirs et altérait la qualité des soins. Ce fut un premier soulagement narcissique que de pouvoir mieux effectuer ce travail de reconnaissance, au quotidien, avec humour et sans représailles.

La seconde action a porté sur une plus précise formulation des règles de nos interventions, sur une meilleure qualité de présence auprès des patients et des professionnels de la maternité, lors de réunions de travail en commun et dans les interstices de l’institution, par une plus grande implication de notre cadre de santé dans le suivi de notre partenariat .La situation s’améliora nettement mais restait difficile. Puis un beau jour la personne cadre de la maternité annonça son départ très prochain, à la surprise générale, sans expliciter aucun motif. Elle fut remplacée aussitôt par une personne qui avait un fonctionnement adéquat .Le climat de travail se transforma rapidement et durablement, comme si le brouillard antécédent cédait la place à l’ensoleillement, permettant à chacun de retrouver l’estime de soi et le plaisir de travailler malgré que les conditions objectives n’aient pas changé.

Nous pûmes mesurer, alors seulement, le poids de l’exigence de travail psychique imposée à nous par les éléments de perversion narcissique qui avaient si longtemps œuvré en sourdine dans notre for intérieur.

Après le temps long de la reconnaissance était venu le temps des actions parlantes, au sens de PCR, par lesquelles nous avions signifié que nous sortions de notre passivité, de notre complicité inconsciente par rapport aux agirs de disqualification narcissique. Peut-être cela incita-t-il la personne à quitter cette place devenue moins propice au déploiement de ses contraintes défensives ?

J’ai mis l’accent sur le temps long de la reconnaissance des dénis et disqualifications qui aboutissent à occulter les troubles et les ressources et sur l’importance des actions psychique portant sur l’instance méta, le surmoi idéal du moi (SM-IM). En effet, dans le déni, l’opération de négativation porte, non pas sur le fait perçu toujours inscrit dans la psyché, mais sur le traitement de l’information perceptive par le moi sous l’égide du SM-IM. La chose perçue est-elle jugée suffisamment bonne pour exister dedans ou doit- elle être rejetée, inadvenue ? On comprend que la réponse à cette question dépend de la qualité du SM-IM, celui du soignant entre autres et qu’il faut du temps pour modifier cette qualité dans la rencontre transférentielle.

Pendant ce temps long du changement, l’historisation n’a pas été mis en œuvre sur le mode explicite mais je considère qu’elle l’a été sur le mode implicite préconscient, en appui sur une théorie de l’épigénèse des processus défensifs. Cette position interne est d’autant plus importante que les dits processus se présentent tout d’abord à notre jugement comme structuraux et sans histoire, alors que ce sans histoire a une histoire, celle des traumatismes r qui ont déconstruit l’appareil de jugement et à penser les pensées. C’est au prix du maintien en soi de la potentialité historisante que le soignant peut se déprendre de l’a priori d’un jugement en bien ou en mal pour évoluer vers un jugement nuancé, où la compréhension de l’autre, et de l’histoire de ses dysfonctionnements n’est pas considérée comme complicité avec le malfaiteur.

Ces réflexions valent pour le travail de l’analyste, du dehors.

Transformer du dehors

Lorsque la souffrance institutionnelle dépasse un certain seuil, l’intervention d’un analyste « du dehors « peut s’avérer nécessaire. J’aborde cette problématique en continuant de focaliser mon attention sur la souffrance narcissique de et dans l’institution, souffrance en résonance avec celle des sujets singuliers.

Ce simple énoncé contient un paradoxe qu’il s’agit de laisser ouvert .La subjectivité et l’histoire de chaque sujet, y compris celles de l’intervenant pressenti, sont pleinement engagés à chaque étape, alors que le dispositif groupal-institutionnel du traitement de la crise exige, par méthode, que l’intime de chacun soit préservé des intrusions qu’une forme malvenue de co-associativité pourrait engendrer .Il exige aussi que l’écoute et les actions psychiques mises en place par l’analyste en séance soient centrées sur les processus propres à la groupalité tout en ne méconnaissant pas ce qui appartient aux sujets. Les matériaux psychiques sont alors biface : sur un versant ils sont considérés comme appartenant au réseau associatif groupal sur quoi porte le travail manifeste, sur l’autre les mêmes matériaux appartiennent à l’inconscient du sujet singulier et sont, à ce titre, objet d’une mise en latence.

Cette paradoxalité ouverte, en ambiguïté féconde, est à l’œuvre dès la première étape au cours de laquelle sont présentés les premiers motifs de la demande d’intervention, évaluées les conditions optimales de sa mise en place, en regard des contraintes de la réalité- y compris financières- définis les objectifs et formulées les règles fondamentales .Ce temps- là n’est pas préliminaire , il est en quelque sorte une consultation thérapeutique institutionnelle, selon le modèle winnicottien,.Tout peut s’arrêter là ou bien c’est le premier chapitre d’une plus ou moins longue histoire. Cette étape se déroule dans un va et vient entre l’institution et les personnes porte- paroles d’un part et, d’autre part l’analyste étayé par sa propre institution référente.

Cette étape est complexe pour la raison que je choisis de placer en exergue : ce temps du commencement de la cure institutionnelle est l’occasion d’un après-coup qui met en résonance l’actuel de la crise et plusieurs passés : le temps des fondations de l’institution, le temps de la naissance-renaissance des sujets et de leurs familles où travail de nativité et travail de deuil originaire s’articulent, avons-nous déjà dit. Le néo groupe thérapeutique commence à souffrir de réminiscences et à se confronter à l’inextricable. Il est donc précieux de pouvoir se donner un temps suffisant pour cheminer dans ce premier brouillard, sans céder aux sirènes du sentiment d’urgence, symptomatique du vécu de catastrophe.

Le premier chapitre se conclue par la rédaction d’une convention d’intervention entre les responsables des deux parties en présence elle est connaissable par chacun des participants du groupe de travail. Elle formalise l’objectif du groupe de travail institutionnel, par exemple : élaboration, en groupe, des mouvements psychiques corrélatifs des transformations institutionnelles entreprises (dans la totalité ou dans telle partie de l’ensemble). Elle définit les personnes qui composeront le groupe travail, ainsi que les dates, horaires, la durée limitée ou non définie de l’intervention et son coût. Tout ne peut être formalisé, surtout dans une institution en crise, mais le souci de la rigueur et de la transparence des termes du contrat témoigne de la valeur des engagements pris lorsque viendra le moment inévitable des turbulences de cadre.

Comment tracer quelques grandes lignes processuelles et méthodologiques concernant les chapitres suivants de la cure ? Les réflexions qui suivent s’appliquent à un groupe de travail à durée limitée et composé d’un nombre modéré de participants.

J’ai résumé plus haut certaines conjonctures institutionnelles critiques de la souffrance narcissique et les défenses auxquelles elles pouvaient donner lieu dans tout groupement .J’ai souligné le confusionnement qui préside bien souvent aux premières rencontres transférentielles en séance. Je rappelle aussi que la mise en groupement délie tout d’abord de grandes quantités pulsionnelles qui sont potentiellement effractives, persécutoires et qu’il y a un chemin à co construire pour transformer la pluralité en groupalité. Ces données plaident pour l’instauration finement régulée du processus associatif groupal.

Le deuxième chapitre, à savoir la première séance de travail en groupe, permet de poser les bases de la méthode par une série d’actions psychiques qui tracent les contours du dispositif analysant le plus propice possible au développement des processus de changement .Le contexte est traumatique voire catastrophique, mais il persiste des capacités et un potentiel de créativité, quoique plus ou moins déniés et en cours de déconstruction. Le temps présent est celui des (re)commencements, où se condensent, avons-nous dit, le travail de nativité et le travail de deuil originaire .Comment faire en sorte que la première séance ne soit pas néo traumatique. Primum non nocere.

Elle va s’ouvrir sur les présentations mutuelles qui permettent d’atténuer la désubjectivation et l’effet foule passionnelle de la mise en groupe.

Puis vient l’énoncé des règles analytiques accordées au dispositif spécifique. Elles sont, à vrai dire difficiles à formuler et le débat reste ouvert de savoir s’il est judicieux de les formuler au début ou à l’occasion d’un mouvement psychique dans le groupe. Cependant , il me parait nécessaire de préciser ce qu’il en est de la règle d’abstinence en groupe, et surtout en groupe de personnes appartenant à la même institution : veiller à ne pas blesser l’autre par des agirs de parole au cours du processus associatif (PA). Règle qui permettra à l’analyste d’être attentif aux divers débordements qui vont avoir lieu et à la réponse qu’il peut leur donner.

En effet, le PA, fondé sur la liberté de parole, est potentiellement menacé, à ses débuts, par des dangers inhérents à la souffrance narcissique et à ses défenses, notamment en perversion narcissique, générés par l’expérience de catastrophe actuelle et réminiscente: excitation maniaque ou sidération, confusion, violation d’intimité, disqualification etc. au nom de la « libre »association et qui génèrent un surcroit de souffrance vite intolérable et source d’agirs multiples qui mettent d’emblée en cause la poursuite de travail en commun.

C’est la raison pour laquelle il me parait nécessaire de réfléchir aux aménagements auxquels il convient de procéder pour que le PA soit source d’un plaisir suffisant de fonctionnement, d’une jubilation minimale, dès le commencement.

La modalité qui m’est apparue la plus adéquate est l’invitation à une première forme d’historisation associative au cours de laquelle chacun, qu’il soit ancien ou nouveau, à tour de rôle, dit la représentation qui lui vient à l’esprit concernant l’institution, son histoire , sa crise et son propre parcours par rapport à celles-ci. Les matériaux qui se déploient alors sont d’une grande richesse et témoignent de la co construction d’un récit où s’articulent les faits évènementiels (ex.tel départ), les fantasmes (ex. d’usurpation), les émotions complexes (ex. angoisse-honte-culpabilité) et les premières métaphorisations partagées (ex. le beau navire au risque du naufrage).

La perspective principale de l’analyste est alors d’apprendre à jouer ensemble dans le néo groupe. Plusieurs formes d’action psychique y contribuent qui chacune mériterait un long développement. L’attention à chacun des sujets du groupe, à leurs liens et à l’ensemble groupal .L’empathie, soit la résonance émotionnelle au service de la connaissance mutuelle. L’étayage du PA, modèle squiggle. La mise en métaphore psycho dramatisante. La mise en latence de la face subjective intime des matériaux. La qualification des premières émergences du plaisir jubilatoire à travailler ensemble y compris sur les vécus de catastrophe et cela sous l’égide du SM-IM bienveillant post œdipien.

L’essentiel du tissage associatif est préconscient et s’effectue par la médiation de messages qui, pour beaucoup, appartiennent au registre du corporel. D’où l’importance de l’élaboration contre- transférentielle et des modèles clinico-théoriques qui la sous-tendent, raison pour laquelle j’ai tenté d’expliciter ceux relatifs à l’épigénèse des processus défensifs relatifs à la souffrance narcissique.

Durant les séances suivantes, toujours en trop petit nombre, eu égard à la complexité de la situation clinique, apparait un nouveau rapport à la temporalité subjective. La catastrophe avait précipité-pétrifié le temps qui passe, inversé l’ordonnancement générationnel, bouleversé les logiques causales. Le travail associatif régulé par le SM- IM ré introduit un certain plaisir du temps qui passe, et du temps du passé, donc de la mise en route du travail de deuil à partir duquel le futur est à nouveau appropriable. Mais la terminaison programmée du groupe de travail exacerbe, bien sûr, les mouvements pulsionnels afférents.

Ces turbulences vont se traduire par d’inévitables agirs des participants, au sein de l’institution et dans le cadre du groupe de travail : absences, départs, refus de coopération, comportements tyranniques « à la Richard III «, renoncement négativiste (différent du renoncement endeuillant) à accomplir la tâche primaire de l’institution (soigner), déni de la valeur du processus d’autorité, etc.

L’analyste est alors confronté à la réactualisation des traumatismes narcissiques et mis au défi d’en faire, en un temps court, quelque chose d’utile à la croissance psychique.

La difficulté principale consiste, à mon sens, à faire la différence entre deux types d’agirs. D’une part, des mouvements qui témoignent d’une douleur normale à devoir « faire avec » tant de complexité et d’inextricable dans l’institution et dans le groupe de travail. D’autre part, des symptômes qui témoignent de l’emprise exercée par les agirs en perversion narcissique de certaines personnes.

Nous avons vu que de tels agirs disqualifiants avaient la propriété remarquable d’échapper, pendant longtemps, au traitement de leur perception par ceux qui en subissent les effets. Le travail en groupe facilite, à condition que l’analyste en soit averti par son expérience clinico-théorique et qu’il puisse ainsi se dégager lui-même de la confusion et de la collusion, la reconnaissance, par les sujets du groupe, des agirs en question. Travail délicat qui demande du tact et de la fermeté puisqu’il a pour fonction, non de dénoncer les malfaiteurs, mais de renoncer à notre complicité de déni avec eux .On se remet alors à marcher dans le bon sens.

Lorsque ce cheminement s’est effectué, on est à chaque fois étonné de ressentir une sorte d’élation, comme à la sortie du brouillard, comme à une levée d’écrou, disait PC Racamier.

Et la personne porteuse de tels agirs peut, soit ne plus avoir besoin de tels agirs, soit partir de cette institution qui s’est dégagée de son emprise et de sa prédation.

La fin d’un travail groupal institutionnel est toujours chargée d’émotions partagées multiples où se mêlent, entre autres, la frustration de l’inachèvement, la gratitude de la croissance partagée et le plaisir anticipé de la relation d’inconnu.

André Carel