Congrès 2017
René Kaës et le travail en séance groupale-familiale

Plaquette

Congrès 2016
Le bien-être et le processus d’autorité

Gilles Catoire

Jeanne Defontaine

François Richard

Congrès 2015
Analyse de la pratique un outil précieux pour le soin
Groupe, couple, famille, institution

Jeanne Defontaine

Paméla Frask

Bernard Voizot

Congrès 2014
Visages de Narcisse, séduction et perversion

Albert Ciccone

André Carel

Congrès 2013
Paul Claude Racamier, une pensée vivante pour la clinique dʼaujourdʼhui

Simona Taccani

M. Hurni et G. Stoll

Jeanne Defontaine

André Carel

L’esprit des soins

G. Catoire

P.  Sainte Marie

B. Voizot

Rapport du congrès

Congrès 2012
Construire ensemble. Liens premiers, familles, institutions

Pierre Delion

Gilles Catoire

Dominique Amy

Véronique Lemaitre

Rapport du congrès

Congrès 2011
Dynamiques et souffrances institutionnelles

André Carel, Traiter la crise institutionnelle : du dedans et du dehors

Congrès 2010
Le traumatisme dans l’institution et dans la famille

Extraits de l’intervention de Marie Dominique Amy

Extraits de l’intervention de Véronique Lemaître

Extrait de l’intervention de Janine Altounian

Congrès 2009
Paradoxalité-transitionalité

Extraits de l’intervention de Steven Wainrib

Congrès 2008
Les formes de l'amour en famille et l’incestualité

André Carel

Congrès 2007
Le narcissisme et ses dérives

Maryse Lebreton

Congrès 2006
Le sacrifice

Colloque 2006
Clinique du transfert familial

Congrès 2005
Peut-on survivre en protection de l’enfance ? Travail clinique et social

Congrès 2012
Construire ensemble. Liens premiers, familles, institutions

Heurs et malheurs de la construction des liens premiers dans la famille. Réflexions psychopathologiques et conséquences institutionnelles. Pierre Delion

Construction psychique des liens premiers : plusieurs approches

Approche socioanthropologique et psychopathologique

Les futurs parents sont membres d’une société d’humains et à ce titre, ils sont porteurs de valeurs, de fantasmes, se soumettent à des rites sociaux, participent à la vie de la cité.

Mais ils sont également chacun, enfants de leurs parents et, à ce titre, pérennisent leur lignage, en portant sur leurs épaules psychiques des mandats inter et transgénérationnels. Dès qu’ils s’accueillent l’un et l’autre en couple et, ce faisant, peuvent user de leur faculté de procréation, les deux lignages forment une alliance et l’enfant à venir prendra place dans ce dispositif de conjonction entre lignages et alliance. Cette présentation comporte évidemment les dysfonctionnements possibles dans chaque lignage, dans leur alliance et dans toutes les combinaisons possibles de ces rencontres.

Les cliniques périnatales en particulier, et pédopsychiatriques en général, résulteront de ces possibles avatars des relations humaines, aussi bien du côté des aggravations entropiques que des résiliences plus ou moins inattendues. Chaque facteur pourra jouer un rôle dans ce complexe aux trois niveaux individuel, parental et sociétal, et plusieurs facteurs augmenteront encore la complexité du l’équation.

Approche généticoneurodéveloppementale

Il est habituel aujourd’hui de jouer la psychopathologie contre le développement voire même contre le corps. Certains s’emploient d’ailleurs à alourdir l’ardoise des dettes de guerre entre neurosciences et psychanalyse, pour mieux discréditer cette dernière au profit de la première. Pour ma part, et c’est ma leçon de grammaire, je me fixe comme ligne de pensée de conjuguer ces dimensions entre elles, non pas pour les inclure sans ménagement les unes dans les autres, au mépris de leurs logiques réciproques, dans l’intention de les articuler à la manière polyphonique. En effet, il est désormais clair pour les scientifiques, convaincus de la complexité du monde et loin des idéologies scientistes, que le génome, s’il est régi par des lois spécifiques dont beaucoup sont encore à découvrir, ne peut se développer sans un environnement favorable à l’expression, ou non, de ses potentialités. Par environnement on entend généralement l’utérus et le corps maternel à l’ombre desquels le fœtus croît, mais la notion va jusqu’à la qualité des interactions foeto-maternelles, et également aux interactions bébé-parents, et même au delà, à l’écobiosocius dans lequel la triade est immergée. On parle ainsi d’épigenèse interactionnelle pour évoquer tout ce qui peut venir influer sur le développement d’un bébé programmé par son génome. Les recherches contemporaines ont mis en évidence des retentissements des facteurs de stress sur le développement du fœtus puis du bébé. Cela montre à l’envi que le développement cellulaire et corporel du fœtus et du bébé, ne peuvent plus désormais, être pensés de façon uniquement biologique. L’exemple du réflexe archaïque dont les bébés sont pourvus dans le cadre de leur « équipement génétique » leur permet de téter de façon réflexe dès que le mamelon est introduit dans leur bouche lors de leur tétée de bienvenue, soit qu’il l’ait trouvé seul grâce au réflexe archaïque « précédent », celui de la recherche oculocéphalogyre, soit que l’adulte présent le lui ait présenté. Mais en fonction de l’expérience qu’ils vont en avoir, leur mémoire en sera marquée différemment. La psychopathologie trouve dans cette immanence une des racines fondamentales de son importance, la psychisation des expériences traversées.

Approche interactive/intersubjective

Des auteurs récents ont décrit, dans l’étude générale des interactions entre le bébé et ses parents, le phénomène d’intersubjectivité. Antérieurement, on parlait de cette notion en suivant la logique philosophique qui attribue la notion de sujet à un enfant d’un certain âge possédant certaines qualités subjectales, notamment le langage articulé dans une parole. Puis récemment, certains chercheurs (Trevarthen) ont parlé d’intersubjectivité primaire pour décrire parmi les compétences d’un bébé, celle de la tension vers un autre sujet de façon originaire, voire génétiquement programmée. L’idée est fondamentale car elle vient donner toute sa cohérence à plusieurs ordres de faits : tout d’abord, à la notion d’intersubjectivité précédente qui devient l’intersubjectivité secondaire (angoisse du huitième mois/du non familier (pour éviter une connotation pénible à l’expression « angoisse de l’étranger ») voire tertiaire (émergence de la première personne dans le champ de la parole) si l’on se réfère à la naissance de la psyché chez le bébé ; ensuite à la théorie de l’attachement revisitée par les neurosciences en complémentarité avec la psychanalyse, et enfin, cela étonnera davantage, à celle de la pulsion freudienne, dont le telos est la représentation, condition de possibilité de la subjectivité assumée, par l’intermédiaire de l’incontournable expérience de la séparation.

Approche corporopsychique

D’autres auteurs, tels que Joyce mac Dougall, dans la filiation directe de Winnicott, préfèrent parler d’une approche corporopsychique pour bien indiquer la force des liens premiers entre les dimensions déclinées précédemment. Il va de soi que ma présentation du développement de l’enfant aux étudiants en médecine s’inspire de tous ces courants théoriques et qu’il m’est apparu indispensable de présenter ainsi dès leur première année une conception corporopsychique complexe du développement.

Premiers pas : réflexions psychopathologiques

Conception et layette psychique

La conception de l’embryon résulte (dans la majorité des cas encore pour l’instant) d’une rencontre entre deux personnes porteuses soit de gamète mâle soit de gamète femelle. Le développement de l’embryon, puis du fœtus, aboutira neuf mois plus tard à la naissance d’un bébé qui connaîtra ainsi son premier déménagement écologique (Cyrulnik). Je rappelle que ce déménagement est très intéressant pour beaucoup de raisons, mais entre autres pour celles qui concernent les variations importantes de sensations que le fœtus plongé dans l’hydramnios va traverser en devenant un bébé « en l’air ».

Mais la conception de l’embryon n’est pas qu’une rencontre entre deux gamètes. Elle est aussi la rencontre de deux personnes, au cours de laquelle les rapports sexuels constitueront un des points organisateurs, mais qui n’est plus incontournable, de cette aventure. Le statut de ce rapport est généralement sous tendu par un désir, au moins sexuel, et quels qu’en soient les aléas, on ne peut pratiquement jamais isoler la méiose résulant de la fusion des deux gamètes, de la rencontre humaine qui la rend possible. Bien sûr il existe des cas particuliers, tels que la grossesse qui résulte d’un viol, d’une insémination avec donneur, d’une intracytoplasmic sperm injection (ICSI), d’une grossesse pour autrui, qui vont mettre les futurs parents dans des places et des fonctions inhabituelles, et qui constitueront d’ailleurs des facteurs de risque à prendre en considération. Dans quelques années (ou dizaines d’années), si l’on en croit Henri Atlan, l’ectogenèse sera une nouvelle possibilité offerte aux futures mères d’être non plus enceintes mais ex-ceintes grâce à des cuves en inox dignes d’Aldous Huxley. Il faudra alors modifier le concept de « good enough mother » pour celui de « good inox mother » !. Si j’insiste sur ces aspects c’est pour évoquer un concept fondamental proposé par Piera Aulagnier, celui de « fantasme du corps imaginé », qui rejoint d’ailleurs, cela n’étonnera personne, les positions de Joyce Mac Dougall sur le corporopsychique. Il s’agit d’une sorte de layette psychique tricotée par chaque parent pour que vienne s’y couler le bébé lors de sa naissance. Et nous savons qu’en fonction de la qualité de ce fantasme, de multiples psychopathologies peuvent en résulter.

Naissance et interactions

Les liens premiers vont se construire sur la base de ces layettes psychiques elles-mêmes en appui sur celles qui sont véhiculées par les lignages(laignages ?) de chaque famille. La qualité de l’objet d’arrière-plan primaire (Grotstein) sera par exemple souvent déterminée par ces éléments de l’ancestral. Et l’on sait toute l’importance que cet objet a dans la poursuite des interactions fœto-maternelles sous une forme nouvelle, incluant le démarrage des interactions aériennes entre bébé et maman, si l’on veut bien considérer ce processus des interactions comme un cadre général pour l’investissement libidinal du monde par le bébé sur présentation de sa mère et de son père. Je rappelle que ce processus s’enrichit au moment de la naissance d’expériences multiples, et notamment celles du différentiel des sensations avant/après naissance. Freud avait raison de souligner la prévalence des continuités sur les discontinuités lors de ce moment crucial de l’existence. Mais justement qu’il me soit permis d’insister sur au moins une de ces discontinuités pour montrer comment cela peut nous aider à penser les liens premiers. Prenons, parmi plusieurs sensations intéressantes (auditives, tactiles), l’exemple de la pesanteur. Dans le liquide amniotique, le fœtus est soumis à la loi de la pesanteur newtonienne, de laquelle on peut soustraire celle la poussée d’Archimède. Mais les sensations qu’il en ressent ne connaissent pas de co-variations majeures. Au moment de la naissance, les canaux semi-circulaires éprouvent d’un coup une nouvelle pesanteur dans l’air, et la variation brutale de cette sensation par rapport aux autres est « compensée » par le holding et l’entourance organisés par les accueillants du bébé. Ce différentiel correspond, me semble-t-il, à une sensation « à l’état brut », qui sera psychisée sous les formes successives d’angoisses, archaïques d’abord, puis, si tout se passe « bien », progressivement névrotiques. Winnicott ne s’y trompe pas quand il évoque la première forme d’angoisse par cette formulation complexe : « ne pas cesser de tomber ». Il insiste également sur le fait que la crainte de l’effondrement n’est que le remake d’un premier effondrement. Notre différentiel ne serait-il pas la source du premier effondrement « normal » ? Et là encore, toutes les variations possibles d’effondrement surviennent dans la clinique de la naissance et des premiers temps de la vie. Par exemple lorsque le holding, que je traduis par la fonction phorique, est branlant pour des raisons très diverses, l’effondrement premier est accentué et rencontre des dimensions qui peuvent mettre en péril une psychisation « suffisamment bonne » de la sensation par le bébé, ce qui aura des conséquences en cascades sur l’ensemble de la chaîne interactive précoce. En cas d’affaissement de l’objet d’arrière plan, l’interpénétration des regards va s’en ressentir et, soit le tonus insistant du parent pour récupérer « par devant » ce que l’objet d’arrière plan ne procure pas « par derrière », pourra devenir un regard intrusif voire persécuteur, soit le lâchage dépressif parental accentuera les schèmes en hyperextension chez le bébé. La subtile dialectique entre objet d’arrière plan et interpénétration des regards, lorsqu’elle dysfonctionne, peut devenir confusionnante, désorganisante ou dysrythmique, et la qualité des interactions s’en ressentira immédiatement. Mais plus profondément encore, l’autre subtil équilibre entre l’éclosion des compétences du bébé et les nécessaires fonctions limitantes parentales en seront d’autant plus perturbées.

Constellation maternelle et antoedipe

Il en va de la création de la constellation maternelle puis parentale. En effet ces interactions entre le bébé, sa mère et son père créent au cours de la période antoedipienne, une constellation maternelle pour laquelle le père peut occuper une place non seulement phorique, mais également résolutive du « conflit des origines », avant de pouvoir accéder via le complexe oedipien à une place tierce, mais « en direct » auprès de l’enfant. Le processus oedipien ne peut avoir lieu que s’il est préparé par ce qui se déroule auparavant, et bien entendu avec la participation active de la mère et du père. Pour approfondir cette période, plusieurs d’entre vous, et non des moindre, avez contribué à la rendre plus lisible. Jacques Robion nous rappelle que « pour Racamier, le « conflit des origines » met en jeu les tendances naturelles du sujet à la croissance et ses tendances contraires à rester uni à l’objet primaire. Le sujet s’y déchire entre aspiration à reconstituer l’unisson perdu et le désir de le quitter, s’y écartèle entre désir de différenciation et désir d’indifférenciation. Ce vécu est partagé par les deux partenaires de la relation primaire ; mère et enfant vivent tous deux le conflit primaire. Il faut être et rester un, murmurent-ils en chœur, unis dans et par ce fantasme commun d’un unisson perdu.1Mais l’oscillation entre désir d’unisson et tendance à la croissance ne constitue pas encore un conflit psychique. Pour qu’il y ait conflit psychique, métapsychologiquement parlant, il faut la présence d’un interdit intériorisé. Or, nous dit Racamier, « l’antœdipe » est un conflit psychique. L’antœdipe désigne donc sans équivoque le moment métapsychologique du conflit des origines, et l’interdit en est : le « tabou de la confusion des êtres ». Dans les textes de Racamier, antœdipe et conflit des origines apparaissent la plupart du temps comme deux notions interchangeables.  » Cet interdit des liens premiers est fondamental pour l’accès à l’Œdipe. Mais si « les tendances naturelles à la croissance » du petit enfant s’opposent à celles de rester uni à l’objet primaire, on peut aussi considérer que dans la déconstruction actuelle des fonctions parentales, la toute puissance infantile, résultant de la découverte de toutes ses compétences, soit le vecteur d’un autre type d’évolution vers l’évitement d’une fonction limitante parentale, pour ne pas dire un « antévitement de la castration », ce qui met de fait les parents dans une position de soumission à leur enfant tout puissant, réactualisant pour la mère une position infantile de victime de la perversion narcissique de sa propre mère, dont elle n’est pas sortie, et éventuellement pour le père un scénario identique ou proche.

Toute puissance infantile, fonction limitante parentale et castrations symboligènes

Je m’appuie généralement sur les travaux de Dolto pour dérouler le fil rouge de cette lutte acharnée dans les familles contemporaines entre la toute puissance infantile et la fonction limitante parentale. Pour évoquer les forces en présence dans la période pré-oedipienne, elle fait débuter la fonction de castration symboligène à la naissance, prenant bien soin de la différencier de la castration symbolique qui, elle, ne peut résulter que du passage par le défilé oedipien « classique ». Pour elle la castration symboligène est cette position que « doivent » tenir les parents pour faciliter un développement « bien tempéré » chez leur enfant. Elle insiste sur le fait que la castration symboligène produit un interdit qui est repris sur un plan social par la famille dans une culture donnée, mais qu’en outre, elle ouvre sur un champ nouveau, un horizon plus large que n’aurait pas permis la pérennité de la position antérieure. Le développement est ainsi ponctué de plusieurs moments cruciaux qui scandent cette évolution pré-oedipienne puis oedipienne. La première castration symboligène est ombilicale. Elle vient inscrire la coupure du cordon ombilical dans un processus psychique plus général indiquant des discontinuités dans la dépendance. Un embryon puis un fœtus est, sans conteste, dépendant de la mère, de même qu’un bébé l’est aussi. Mais le degré de dépendance n’est pas du même registre. Le fœtus l’est au point d’être « irrigué » par le sang maternels et ses nutriments, et d’être débarrassé de ses déchets par le retour veineux dans les fonctions excrétoires maternelles, l’ensemble par le filtre placentaire. A partir de la naissance, un des changements importants résulte de l’arrêt de ce type d’interaction entre mère et bébé. La coupure du cordon ombilical vient en marquer l’interruption définitive et sans retour possible, au moins sur le plan physiologique. Lorsque la mère en prend acte pour son bébé, elle lui adresse de façon implicite le message suivant : jusqu’à présent, tu te nourrissais de moi sans participer activement à ce processus ; désormais, tu vas devoir « participer » quelque peu à ton développement ; tu devras être moins dépendant ; et d’inaugurer le stade oral décrit de longue date par Freud. Le bébé a tout ce qu’il lui faut pour téter sa mère. Pourtant dans certains cas, une fois éliminées toutes les pathologies organiques possibles, rien n’y fait, le bébé ne tète pas, et son anorexie doit faire l’objet d’une prise en charge intensive de la dyade mère bébé. C’est dire que dans tous les autres cas, le bébé, sans qu’on y prête attention, « s’active » pour boire le lait maternel à sa source, la voie lactée. Il participe à son nourrissage. Il dispose d’un moyen de grandir en découvrant autre chose que la perfusion foeto-maternelle. Dolto nous apprend que l’interdit implicite qui en résulte est celui du « vampirisme ». il est interdit de « boire » ou « sucer » le sang maternel. Que viennent nous raconter en boucle les films de vampires que nos adolescents vont voir/boire avec délectation, sinon le récit, repris sans cesse si l’on considère le nombre de films consacrés à ce sujet, de ces quasi-souvenirs prénataux ? Lors d’une consultation pour l’insomnie rebelle de son bébé de huit mois, une mère reste debout pendant une bonne partie de la consultation à bercer/exciter son fils, sans arriver à l’endormir, c'est-à-dire en arrivant à ne pas l’endormir, alors que ce n’était pas nécessaire à ce moment-là ; de guerre lasse, lorsque nous nous acheminons vers la prise d’un nouveau rendez vous, elle me lâche sur un ton « anémique » (c’est le moins en la circonstance !) : vous savez docteur, mon bébé me vampirise littéralement !. voilà me semble-t-il une excellente façon de parler de l’interdit du vampirisme qui n’a pas été intériorisé par évitement maternel et/ou paternel, de la castration ombilicale. Puis, lorsque cette première opération symboligène a été accomplie, bébé rentre de plain pied dans la période orale au cours de laquelle il va investir cet orifice pour tout ce qu’il lui fait découvrir comme sensations plaisantes et déplaisantes pendant le nourrissage, et on l’oublie souvent, pendant l’expiration de la colonne d’air qui va se modeler progressivement (vagissements, gazouillis, babillages, lallations, mots, syntagmes, paroles) pour aboutir au langage articulé dans une parole. J’insiste sur l’investissement libidinal(dont on parle trop peu) qui concerne le flux d’air expiré qui fera l’étoffe des paroles et de tout ce qui s’ensuit.

Au moment du sevrage, le processus psychique qui l’accompagne est la castration orale. Elle coïncide plus ou moins avec l’introduction de la diversification alimentaire et ouvre pour l’enfant de nouvelles perspectives d’indépendance, celles de manger avec sa cuillère tenue par sa main, conduite par son bras, pilotée par son regard, au rythme qui lui convient, et avec une possibilité accrue d’accepter ou de refuser ce qui lui est proposé. Donc un enrichissement de ses expériences subjectales. L’interdit qui en résulte est celui de l’accès au sein maternel, qui devient à quelques nuances près (selon l’idée que la mère se fait de la date du sevrage, de l’importance de l’allaitement, etc…) une partie de son corps à laquelle il n’aura plus accès, préparant ainsi les futurs interdits oedipiens. On voit là toute l’importance de la lecture antoedipienne, car lorsque l’ambivalence maternelle voire la pathologie narcissique, opèrent à ce niveau, l’interdit du toucher sexualisé du corps est constamment bafoué, ne facilitant pas chez l’enfant l’acceptation de la frustration et de la privation . Pour cette période, cet interdit a comme effet de permettre à l’enfant l’intériorisation du cannibalisme. On ne mange plus les produits du corps maternel avec sa bouche. On ne touche plus avec sa main les organes et orifices qui les procurent. Nous savons quelle puissance ce fantasme peut avoir dans les pathologies orales, dont certaines figures cliniques exposées avec jouissance dans les médias, viennent caricaturer la présence dans la psychopathologie. Sans compter le sauvetage de Vendredi par Robinson Crusoe qui marque son attachement à la culture quand tout, autour de lui, pourrait l’amener à y échapper. Puis c’est une étape importante que le jeune enfant va ensuite franchir dans le processus civilisateur, puisqu’il s’agit de se soumettre à la castration anale que je préfère étendre à celle de castration musculaire. Il en va aujourd’hui d’un enjeu civilisateur, celui de maîtriser la violence dont le système musculaire est potentiellement l’organe effecteur. En effet, devenir propre est pour l’enfant une injonction de ses parents qui ici, sont les ambassadeurs du socius. Cela se fera dans les formes imposées par chaque famille, mais aboutira à un interdit général, celui de maîtriser ses fonctions sphinctériennes pour pouvoir appartenir au groupe social. Les parents le savent bien lorsqu’ils vont inscrire leur enfant pour la première fois à l’école maternelle : la question déterminante est celle de la propreté. Mon hypothèse s’appuie sur ces éléments, mais propose d’étendre le cas particulier de la fonction sphinctérienne à l’ensemble de la musculature. En effet, si l’on peut maîtriser ses sphincters, alors on peut également maîtriser les muscles de son corps qui vectorisent la violence antisociale. Je distingue d’ailleurs la violence justifiée par la légitime défense à laquelle les enfants doivent avoir accès, sous peine de tomber dans la catégorie des boucs émissaires (le phénomène du bullying concerne un enfant sur dix aujourd’hui au cours de sa scolarité), de la violence antisociale qui fait tôt son apparition à l’école. L’interdit de la castration musculaire est le meurtre et toutes les formes possibles d’agressions. L’ouverture permise par l’intériorisation de la castration musculaire est la découverte assumée de l’altérité. On comprend mieux en quoi cette étape est fondamentale dans le processus civilisateur des enfants.

Elle est suivie de la découverte plus précise par l’enfant de son sexe d’appartenance. J’ai un pénis, donc je suis un garçon ; j’ai une vulve, donc je suis une fille ; je ne peux être l’un et l’autre. Cette castration primaire est la condition d’accès à l’Œdipe. Sans appartenance à un sexe ou à l’autre, je ne peux m’avancer dans le défilé oedipien puisque ce qui va s’y jouer en dépend radicalement. L’Œdipe, lorsqu’il est traversé sans autre forme de procès, aboutit à la castration symbolique, celle qui fonctionne comme clé de voûte des précédentes, l’interdit de l’inceste. Lorsque cet interdit est intériorisé par l’enfant, sa future parentalité est grosse de toutes les castrations symboligènes qu’il pourra assumer avec ses propres enfants à venir. C’est dire l’importance de ce processus multiple et complexe que devra parcourir l’enfant dans son développement. On y voit également l’importance cruciale et incontournable de la fonction limitante parentale en ce qu’elle régule les possibilités de la toute puissance infantile en la contenant dans un cadre guidé constamment par le concept d’altérité décliné sous toutes ses formes humainement connues.

Conséquences institutionnelles

En cas de difficultés parentales dans la construction des liens premiers avec leur bébé, il est bel et bon de trouver une institution qui puisse prendre le relais à temps plus ou moins important en fonction des difficultés rencontrées. Or l’équipe qui va se trouver dans cette situation va être soumise à la force pulsionnelle, puis transférentielle, d’enfants qui ont vécu un développement engagé sur des bases différentes qui vont d’abord chercher à s’exprimer. D’une part parce que c’est le mode de fonctionnement instauré chez l’enfant par ses parents et avec lequel il va fonctionner. Mais également parce qu’en raison du changement radical de ses coordonnées existentielles, il va les utiliser comme moyen de défense contre le changement. Il est donc non seulement probable que l’enfant nous montre d’emblée ses mécanismes spécifiques, mais aussi nécessaire qu’il le fasse pour survivre dans un premier temps. L’équipe concernée doit donc pouvoir accueillir ces données, les comprendre et les accepter, puis les transformer. Ce mécanisme interactif des bébés et des jeunes enfants est non seulement le témoin de la théorie de l’attachement qu’ils ont traversé en position insécure, mais aussi celui du transfert sur les personnes qui s’occupent désormais de lui. Cette force transférentielle cherchera à tout prix à transformer ceux qui l’accueillent en personnes identiques à ses parents, jusqu’à ce qu’il rencontre, venant des professionnels, une force opposée qui s’exerce de façon d’abord protectrice, puis une fois cette dimension éprouvée, de façon contre-transférentielle au sens métapsychologique classique.

Pour ce bébé, l’institution sera à construire à partir de ces éléments incontournables. Ce que je propose d’appeler « constellation transférentielle », après mes maîtres et amis Tosquelles et Oury, est ce groupe humain qui fait institution pour ce bébé et comporte les personnes soignantes qui sont en contact avec lui. Il va de soi que cette « réunion » comprend aussi bien les soignants pris dans le « premier » transfert, que ceux qui sont « indifférents », que ceux qui pourraient vivre la relation avec ce bébé comme hostile. Mais la constellation transférentielle est en quelque sorte la condensation de la projection des histoires inscrites par ce bébé dans l’institution qui l’accueille. En dépliant ces pages d’histoires multiples, les soignants font co-naissance avec le bébé et vont ainsi pouvoir en transformer les éléments nocifs en « autre chose » qui le soit moins. Deux pistes de réflexions ont inspiré cette proposition, d’une part la pratique des observations de bébés selon Esther Bick, et d’autre part, mon expérience personnelle de l’institutionnel, en appui sur les épaules des maîtres cités plus haut, mais aussi là encore sur un élément mythique rapporté par Racamier de ses visites à Chesnut Lodge. Outre les avancées intéressantes permises par Bick en ce qui concerne l’observation d’un bébé dans sa famille pendant environ deux ans à partir de sa naissance, de son développement et des interactions, ainsi que des effets produits sur l’observateur, je suis encore étonné à mon âge, à chaque fois que j’entreprends un nouveau groupe de formation, de constater la richesse du matériel clinique groupal qui peut émerger des réunions de lecture des observations. En effet, tout se passe comme si l’observation écrite par l’observateur, lue dans le groupe connaissait à cette occasion un déploiement nouveau en fonction des participants au groupe. Tel élément va toucher tel participant, tandis que tel autre a repéré un autre évènement. Le groupe joue alors le rôle d’un prisme dans lequel la couleur blanche de l’observation se décompose en ses diverses composantes transférentielles : l’élément rouge pour un tel et le jaune pour tel autre en fonction des contre-transferts de chacun. La réunion des « contre-transferts » constitue la constellation transférentielle, et sa réunion de travail permet d’échanger sur « la couleur des sentiments » ! La fonction contenante qui en résulte tient autant au fait de la multiplicité des couleurs exposées, -la réalité est diverse-, qu’à la possibilité de le faire sans jugement extincteur d’initiative, -je peux penser en première personne et le dire-. Un deuxième plan de coupe permet de mieux comprendre l’importance de ce dispositif. Il concerne les pathologies dites scissionnelles, mais me semble à l’usage concerner l’ensemble des psychopathologies de l’archaïque, depuis la périnatalité jusqu’à la schizophrénie des adultes en passant par les enfants autistes. La périnatalité est concernée à un double titre : d’une part les bébés sont le présent de l’archaïque et ils vont dans l’interaction avec leurs parents, se nourrir des moyens de découvrir un monde « civilisé », diversifiant ainsi leurs modalités d’existence, et d’autre part, les parents de bébés peuvent aussi être pris en charge par l’équipe de périnatalité à ce titre, que les pathologies soient avérées (schizophrénie, pathologies limites) ou temporaires (psychoses puerpérales).

Racamier rapporte de ses contacts avec la clinique de Chesnut Lodge, parmi beaucoup d’autres rencontres intéressantes, celles qu’il a faite avec Stanton et Schwarz. Ces deux chercheurs ont laissé leur nom à une observation essentielle pour la compréhension des phénomènes institutionnels, et qui sera généralisée par Oury et élevée au rang de « principe de Stanton et Schwarz ». Un patient est pris en charge par deux praticiens ; l’un s’occupe de la psychothérapie et l’autre de l’ensemble de son traitement. Ce patient va de plus en plus mal, et chacun renvoie la responsabilité de l’aggravation sur l’autre. Lorsque le patient sort de sa séance quotidienne de psychothérapie, le psychothérapeute se rend à la tisanerie et parle avec les infirmiers de son agacement de voir que l’autre collègue chargé du traitement chimique n’augmente pas assez les doses tandis que le collègue incriminé, à l’issue de ses entretiens, se plaint aux mêmes personnes, de l’incompétence supposée du psychothérapeute. L’équipe ne tarde pas être prise en otage, et se scinde, permettant ainsi à chacun de ses membres de prendre parti pour l’un ou l’autre, puis pour l’un contre l’autre. Stanton et Schwarz proposent après quelque temps d’observation, que les deux protagonistes se réunissent et tentent de partager leurs points de vue sur le patient. La réunion a lieu et une fois les points de vue partagés et mieux compris de part et d’autre, une réunion est organisée avec l’ensemble de l’équipe soignante, au cours de laquelle chacun peut faire part de sa difficulté à être pris en otage par une faction contre l’autre, l’éloignant de ce qu’il pense profondément de la situation du patient. Au sortir de la réunion, l’ambiance du service en est radicalement changée et le patient qui allait de mal en pis, retrouve en quelques heures un état clinique satisfaisant, sans que quoi que ce soit d’autre ait été modifié dans sa prise en charge. Cette observation ayant été constatée de multiples fois par les chercheurs, et reproduite par Racamier dans ses expériences institutionnelles, et à sa suite, par de très nombreux acteurs des différents courants de psychothérapies institutionnelles, il me semble que nous pouvons accréditer ce principe et l’utiliser de façon « ordinaire » dans les équipes de périnatalité, pour éviter une déperdition considérable d’énergie psychique. Racamier conclut ainsi sa réflexion sur ce sujet : « ces processus réciproques ou circulaires, qu’ils soient graves ou qu’ils le soient moins, consomment en pure perte de grandes quantités d’énergie, et entraînent beaucoup de privations et de souffrances, pour les malades et aussi pour les soignants et les médecins  ». Mais cela suppose que les lieux de paroles soient facilitateurs pour l’expression par les soignants de leur contre-transfert avec les bébés et leurs parents, y compris des éléments négatifs qui, nous le savons bien, sont l’indication de l’authenticité d’une relation thérapeutique. Si je peux dire dans mon groupe institutionnel d’appartenance et/ou dans la constellation transférentielle de telle situation clinique, que si les choses continuent comme elles sont engagées, je vais « foutre » ce bébé par la fenêtre, alors l’acuité de la souffrance psychique ainsi transmise par la mère de ce bébé au soignant qui prétend s’occuper d’elle est à l’oeuvre. Si au contraire, le cadre qui participe à la réunion en question, fait un rapport sur le soignant pour risque de maltraitance à enfant, ce lieu de parole est définitivement, et je pèse mes mots, condamné à la stérilité psychique de ceux qui l’habitent ou viennent s’y ressourcer. Un troisième niveau, sur lequel je ne m’étendrai pas, est à étudier attentivement pour éviter de consommer inutilement une énergie folle dans ces systèmes institutionnels sensibles aux hypothèses de base (basic asumptions de Bion) et qui peuvent détourner l’hypothèse de travail de sa réalisation, la présence de la perversion narcissique et de ses avatars annoncés.

Finalement, il m’apparaît chaque jour un peu plus clair que ce qui est au principe de la construction des liens premiers pour le bébé en interaction avec ses parents, ne peut pas être ignoré ou mis de côté dans la réflexion sur ce qui fonde une institution. Les façons de penser l’institution puis de la créer, seul ou avec ses membres, de la faire vivre pour les sujets qu’elle accueille ou pour la magnificence de ses résultats budgétaires, de s’adapter aux nécessaires évolutions cliniques et psychopathologiques ou de satisfaire à l’entropie habituelle des établissements, sont autant de lignes de force sur lesquelles les bébés et leurs parents nous attendent aujourd’hui pour savoir et pouvoir conserver dans nos métiers de la relation les spécificités de l’humain contre vents et marées.

Nul doute que la qualité des liens institués entre les soignants, entre eux et les autres partenaires de toutes les situations traitées, à commencer par le bébé et ses parents, sera déterminante pour la réussite de tout projet thérapeutique centré sur l’humain.

Robion, J., De la notion d’incestuel à celle d’interdit primaire de différenciation, Dialogue, no 161
2003/3, 65-77.

Dans la perspetive lacanienne, ces deux temps préparent celui de la castration.

Racamier, PC., et al.,  Le psychanalyste sans divan, Payot, Paris, 1973, 100.